La théorie du classicisme en art se focalise sur le concept de REPRESENTATION, celle du romantisme sur celui de REEL. Reste un troisième contenu lié à l'art : le PLAISIR.
Et si l'art n'avait pour but que de nous faire plaisir ? Mais de quel plaisir s'agit-il alors ?

I/ Fondement de l'hypothèse de la subjectivité du goût

Rappelons un principe commun aux théories classiques et romantiques de l'art: l'art a pour but de dévoiler l'être. C'est ce qui donne à l'oeuvre sa signification. Mais l'art est aussi source de PLAISIR. Là encore, les deux théories se rejoignent sur un même principe: toute beauté vient de l'être, du vrai. Ces théories expliquent donc le plaisir du spectateur en tant que l'oeuvre imite (classicisme) ou manifeste directement (romantisme) l'être.

Dans ces conditions, le goût est objectif : il consiste à reconnaître l'être dévoilé par l'oeuvre. Pour le classicisme, l'homme de goût est celui qui constate (par l'intelligence) mais aussi sent (par finesse) que l'oeuvre représente correctement une réalité. L'homme sans goût jouira de l'efficacité de l'effet de " trompe-l'oeil ", ou ne saisira que la manifestation immédiate de l'oeuvre (un avare et non l'avarice et ses effets. Pour le romantisme, l'homme de goût est celui qui sent - puisque l'intelligence est exclue- la force créatrice émanant d'une oeuvre).
L'homme sans goût jouira des effets de mode et fuira la nouveauté. Sans capacité à déceler le génie créateur, il est incapable d'aborder l'art dans ses nouveautés, d'autant plus déroutantes qu'elles sont créatrices.

En cours de philosophie, une telle hypothèse peut être retournée, de la même manière que Spinoza retourne l'hypothèse aristotélicienne du rapport entre le désir et son objet. On peut en effet supposer que le Beau n'est pas un effet objectif (émanent de l'être) mais subjectif (émanent du sujet). Nous ne serions pas attirés par une oeuvre parce qu'elle est EN SOI attrayante (dévoilant l'être qui serait le désirable objectif). Nous le serions parce qu'elle l'est POUR NOUS.
Cette hypothèse est explicitement développé par l'empiriste anglais David Hume (1711-1776). " La beauté n'est pas une qualité inhérente aux choses elles-mêmes, elle existe seulement dans l'esprit qui la contemple ". Elle va être magistralement reprise par un fin lecteur de Hume : Emmanuel Kant (1724-1804). Etudier ce qu'est l'art exige donc d'étudier non pas notre rapport à l'être, mais le sujet humain, à travers ce phénomène : le jugement de goût.

Dans la " Critique du Jugement " (1790), Kant décrit le jugement de goût. Cette description très célèbre dégage quatre aspects du jugement de goût. Nous allons les regrouper en deux (a et b).

Le jugement de goût : description A - Le jugement de goût (" c'est beau ! ") ressemble à un jugement émis à propos de la réponse à un désir (" c'est bon ! ", " c'est bien ! "). Le vocabulaire distingue le " beau " du " bon " ou du " bien ". L'expérience de la satisfaction esthétique ressemble mais ne s'identifie pas à celle de la satisfaction du désir. Le désir a deux caractéristiques : il est " intéressé " et il vise un but précis.
- 1) Un plaisir désintéressé : Kant veut souligner par là que nous vivons le jugement de goût, le " c'est beau ! ", comme une distance prise par rapport à l'objet. Si nous aimons les fraises, nous ne dirons pas, en sentant leur parfum sucré dans la bouche, " c'est beau ! ". Le plaisir est issu d'une connexion matérielle entre les fraises et moi : la réception de leurs molécules par les papilles gustatives.

Il n'y a pas de recul dans le jugement " c'est bon ! ". Il y a expression de l'effet plaisant matériel d'un objet sur moi. Kant parle lors de plaisir d'agrément, ou de l'agréable. C'est un plaisir déclenché par l'effet matériel de l'objet. Par " matériel ", entendons très largement l'existence empirique de l'objet, susceptible de déclencher par sa simple existence un plaisir (la molécule de sucre, mais aussi tout ce qui peut déclencher des instincts : la vue du sexe par exemple, etc.).

On désigne ainsi couramment comme " affiche racoleuse ", " film racoleur ", ce qui s'annonce comme objet d'un plaisir esthétique alors qu'en fait il ne propose que des déclencheurs d'agrément (sexe, violence, émotions diverses, etc.). Kant dit que l'agréable est un plaisir intéressé, c'est à dire lié à l'existence matérielle de l'objet, déclencheur direct du plaisir. Un tel plaisir ne nécessite pas de recul par rapport à l'objet.

Ce recul, c'est ce que Kant appelle la contemplation esthétique : une distance prise par rapport à la puissance de stimulation directe de l'objet (il y a deux manières de regarder un corps nu).

En effet, ne vivons-nous pas deux choses différentes : la consommation de l'objet d'agrément, et la contemplation de l'objet esthétique ? La différence entre les deux tient à l'absence ou la présence d'une attitude de recul face à l'objet du plaisir. On peut voir et jouir d'un film sans recul, par les effets directs de l'objets matériel sur nous (s'il est efficace : sexe, violence, émotions diverses). C'est un plaisir INTERESSE, c'est à dire lié à l'existence matérielle de l'objet.

Mais " la satisfaction qui détermine le jugement de goût est indépendante de tout intérêt " (Première partie, première section, livre I, premier moment, §2) et " le jugement de goût est purement contemplatif " (idem, §5).

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II/ Une finalité indéterminée

Le classicisme comme le romantisme donnent à l'art une finalité dont la fin est bien définie : dévoiler l'être. Kant prend acte de ceci dans sa description du jugement de goût : quand nous jugeons que quelque chose est beau, nous avons un sentiment (sentiment) d'achèvement, de perfection de l'objet. Il nous semble que l'objet beau coïncide avec une fin qu'il réalise. Or Kant prend acte également de ce que nous sommes incapables de définir précisément, par concepts cette fin.

Nous avons vu que le classicisme a échoué à donner les règles précises permettant de définir l'oeuvre réussie, celle qui représente correctement le réel. Le romantisme quant à lui se réfugie dans l'obscurité du sentiment. Kant se contente donc de conclure que le jugement de goût se plaît aux objets qui donnent un sentiment de finalité, de correspondre à une INTENTION CLAIRE, sans qu'il y ait de finalité claire à l'origine de l'objet. Aucun artiste en effet ne pourrait expliquer le but clair visé par son oeuvre.

S'il le fait, alors son oeuvre est un objet technique et non artistique. Si l'intention d'un cinéaste est de nous faire pleurer, alors on peut mesurer la réussite de son film (de son projet) au nombre de mouchoirs consommés pendant la séance. Dira-t-on que le film est " beau " ? S'il n'a pour seul contenu que cette finalité claire, il n'est qu'un objet technique, efficace, un " mélo " sans dimension artistique. Le jugement de goût n'y trouvera pas son plaisir, mais l'agrément éventuellement oui (plaisir mécanique des coeurs de midinettes).
Nous avons donc vu que le jugement de goût se laisse décrire comme ressemblant à ce qui est de l'ordre du désir, mais reste néanmoins à part. Le plaisir d'agrément diffère du plaisir esthétique (désintéressement). L'objet technique diffère de l'objet artistique (finalité indéterminée).

III/ Une connaissance indéterminée

Le jugement de goût (" c'est beau ! ") ressemble à un jugement de connaissance (" c'est vrai! "). La force historique des conceptions classiques et romantiques de l'art sont là pour en témoigner. Mais encore une fois, la description kantienne va souligner qu'il n'y a là qu'une ressemblance. Kant fait deux constatations :
1 - Le jugement esthétique ouvre des débats.
2 - Ce débat reste toujours ouvert, personne ne pouvant prouver que son jugement est vrai.
Le beau se distingue ici une fois de plus de l'agréable. Un jugement concernant l'agrément (" c'est bon ! ") n'ouvre jamais un débat. Spontanément, nous voyons que cela serait ridicule. " C'est pourquoi si [quelqu'un] dit : ''Le vin des Canaries est agréable'', il admettra volontiers qu'un autre le reprenne et lui rappelle qu'il doit plutôt dire: ''cela est agréable pour moi " (idem, §7).

En effet, l'agrément est lié à des mécanismes qui me sont propres. Certains mécanismes se retrouvent partagés avec d'autres (le plaisir sucré par exemple). Nous savons intuitivement qu'il est absurde de demander à autrui d'adhérer à ce que mes mécanismes me font apprécier.

J'aime les fraises et les films sanglants et on en reste là. C'est ce que résume la formule : " des goûts et des couleurs, on ne discute pas ". " Il en va tout autrement du beau " (idem, §7)
Le jugement de goût, bien au contraire, ouvre à la discussion : affirmer qu'une chose est belle, c'est demander l'adhésion des autres à mon jugement. Ainsi, si quelqu'un aime un film ou une musique autrement qu'en pur consommateur des objets de la mode du moment ou des déclencheurs efficaces d'agréments, il n'acceptera pas qu'on dénigre ce qu'il juge être une musique ou un film de qualité. Il discutera.

Il tâchera de convaincre. Une telle volonté est incompréhensible, bien sur, pour qui n'a qu'un rapport de consommation (d'agrément) avec le cinéma ou la musique : l'existence du métier de critique (de cinéma ou de musique) lui semble totalement absurde.

Pour reprendre des expressions d'Aristote, le jugement de goût relève de la " parole " et non de la " voix ".
Cependant, le jugement de goût n'est pas un jugement de connaissance : on ne possède aucun moyen pour prouver que tel jugement est vrai, et tel autre faux. Kant prend acte de l'échec des tentatives de normalisation de l'esthétique par le classicisme. "

Le jugement de goût ne peut être déterminé par des preuves " (idem, §33). Il n'y a pas de norme du beau comme principe grâce auquel on pourrait démontrer les jugements de goût. Le jugement de goût a donc pour particularité de viser une " validité universelle subjective ".

Il vise un accord entre les jugements, mais un accord indéterminé. Cela se concrétise par les débats entre critiques, jamais tranchés, mais toujours pratiqués. La disparition des débats de critique artistique signalerait la disparition du souci de l'esthétique et le triomphe de l'agrément.

Kant nous propose une description du jugement de goût, qui en dégage toute l'étonnante singularité. La tâche qui suit consiste alors à comprendre ce qu'est l'esprit humain, pour qu'une chose telle que le jugement de goût soit possible. Mais nous nous arrêterons ici. Le beau apparaît comme l'objet d'un désir sans déclenchement matériel, visant un but qui reste indéterminé, suscitant une connaissance également indéterminée.

Tout se passe comme si, nous dit Kant, l'esprit humain, dans l'esthétique, jouait " à vide " avec lui-même. Il jouerait à désirer sans rien désirer, et à connaître sans rien connaître. Il jouerait " à vide " avec ses propres structures, celles qui se rapportent aux choses (désir) et celles qui se rapportent aux concepts (connaissance). L'esthétique ne dévoilerait donc pas le réel (classicisme - romantisme), mais le plaisir d'être humain, jouant gratuitement avec nos facultés, à mi-chemin entre le concept clair (la connaissance) et la matière attrayante (le désir).

 

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Olivier

Professeur en lycée et classe prépa, je vous livre ici quelques conseils utiles à travers mes cours !