Corrigé du BAC  S 2011 de Philosophie

Dissertation : peut-on avoir raison contre les faits ?

Analyse du sujet

Le libellé du sujet est volontairement vague dans sa formulation , ce qui nécessite un travail d’explicitation des termes et d’élucidation précise du sujet .

La formulation en « peut-on ? » requiert une distinction entre deux sens de l’expression : « est-il possible de ?... » , ce qui pose un question de fait  et « a-t-on le droit de ?...est-il légitime de ?... » ce qui pose une question de droit.

De la même façon, « les faits » renvoie à une diversité de types de faits possible : les faits comme données immédiates de l’expérience commune, les faits historiques, les faits scientifiques pour ne reprendre que quelques types de faits.

Quant à l’expression , « avoir raison », elle suppose que l’on se pose la question du rapport à la vérité à travers un jugement : la question est de savoir à quelles conditions être dans la vrai, ne pas se tromper  et si les faits peuvent par eux-mêmes être critères de vérité et produire de la vérité par leur seule présence .

Ecueils à éviter

Ce type de sujet nécessite un véritable travail approfondi de définition et de distinction conceptuelle et le risque majeur est de traiter le sujet en confondant les types de faits, en ne définissant pas assez précisément ce que signifie et à quelles conditions on peut « avoir raison ».

Enjeux du sujet

Le problème à aborder et à identifier ici consiste à se demander s’il est possible en droit de produire un jugement vrai contre et malgré l’apparente évidence des faits.

Le présupposé ici est que pour le sens commun, le fait , comme dans l’expression « c’est un fait », ne suppose aucune contestation, comme s’il s’imposait par lui-même et de lui-même.

Il va donc falloir interroger le pouvoir de conviction ou de persuasion des faits : sur quoi repose-t-il ? la vérité des faits n’est-elle pas une pseudo-vérité , une vérité trompeuse ?

Mais de quel fait parle-t-on ? un fait est-il donné ou construit ?

Et la vérité est-elle appliquée à un jugement ou à une expérience, une perception évidente ?

A qui « les faits » pourraient-ils donner tort ? à l’opinion , à la perception commune, à la recherche scientifique ?

Proposition de plan

« Les faits sont têtus » disait Lénine, entendant par là que les décisions ou actions humaines devaient prendre en compte des réalités naturelles et historiques sans espérer pouvoir les modifier ou les remettre en cause.

Est-ce à dire que les faits nous donnent toujours tort ou « peut-on avoir raison contre les faits » ?

Il faut d’abord s’entendre sur ce que l’on entend par « faits » car l’expression est trop large pour être satisfaisante : s’agit-il des faits bruts, des données naturelles ou matérielles, des faits empiriques, des faits expérimentaux ou scientifiques ou encore des faits historiques ?

D’autre part, « avoir raison » signifie-t-il croire détenir une vérité conçue comme opinion vraie ou construire un jugement vrai par la raison ou l’entendement ?

Nous verrons donc à quelles conditions les faits, dans leur apparente réalité immédiate, dans leur empirisme, paraissent s’imposer à la raison (I) pour mieux distinguer de quels types de faits il s’agit et montrer que ces faits bruts ne peuvent produire par eux-mêmes de vérité et que les faits qui permettent d’avoir raison contre « les faits » immédiats sont les faits scientifiques qui sont la base d’un jugement vrai (II).

I. Les faits dans leur apparente réalité immédiate paraissent s’imposer à la raison contrainte de les reconnaître :

 

  1. Les faits comme données empiriques possèdent une évidence immédiate :

 

a)      « c’est un fait » c’est-à-dire cela s’impose comme donnée brute indicutable :

 

Le sens commun attribue au fait une évidence telle qu’elle ne peut être remise en cause, parce qu’elle renvoie à ce qui est immédiatement perçu sans être abstrait ou élaboré intellectuellement.

Le fait se constate comme tel, tautologiquement, sans que l’opinion s’interroge sur sa vérité ni sa nature ( est-ce synonyme d’un phénomène naturel, d’une donnée d’ l’expérience commune, d’une perception , d’une sensation partagée ?....)

 

b)     les faits comme réalité perçue et vécue semblent au point de départ du travail de connaissance :

 

Toute connaissance part de l’expérience affirme Hume dans l’Enquête sur l’entendement humain et rien donc ne peut la remettre en cause.

Sans les faits, pas de vérité scientifique possible car ils sont des données de l’expérience par laquelle je saisis le monde. Je ne peux donc avoir raison contre les faits car ce sont les faits empiriques qui sont à la base de la connaissance vraie.

 

  1. « les faits me donnent raison » ou comment les faits sont la preuve de « ma vérité » :

 

a)      les faits d’expérience qui entendent valoir comme preuves :

 

Le rapport au vrai se confond avec la saisie immédiate du réel par la perception.

Cf . le philosophe anglais Berkeley pour qui « être, c’est être perçu ».

Parce que les idées seraient subjectives et élaborées différemment selon chacun, là où les faits seraient immédiatement perceptibles, les faits seraient en eux-mêmes critères de vérité. Les faits ne pourraient avoir tort.

 

b)     avoir raison à partir des faits et grâce aux faits suppose une vérité subjective possible produite à partir de faits non interrogés :

 

Ce sont des faits indiscutables qui me donnent raison : est-ce pour autant possible qu’une vérité soit personnelle et impossible à prouver ou à remettre en cause ?

Si les faits renvoient à la perception de données brutes, la raison n’a-t-elle aucun rôle dans la recherche de la vérité ?

II. La distinction entre faits empiriques immédiats et faits scientifiques est nécessaire pour comprendre comment avoir raison contre les premiers ( faits empiriques) grâce aux seconds ( faits scientifiques) :

 

  1. Les conditions de construction d’un fait scientifique :

 

a)      l’opinion ne « pense pas », elle est un « obstacle à la connaissance » des faits scientifiques qui sont construits par la raison :

 

Les faits scientifiques s’opposent aux faits empiriques, d’expérience car ils sont le fruit d’un questionnement sur les faits immédiatement perçus.

Les faits bruts sont trompeurs, me donnent tort en me faisant commettre des erreurs car je confonds ce que je perçois avec ce qui est, ce qui me semble vrai avec ce qui est vrai, ce que je crois par opinion avec ce que je juge par raison.

 

b)     en science, « rien n’est donné, tout est construit » ( Bachelard)

 

Dans La formation de l’esprit scientifique, Gaston Bachelard montre qu’avoir raison , c’est produire un jugement en renversant l’opinion, c’est-à-dire construire par l’entendement des faits qui viennent expliquer et étayer une hypothèse scientifique.

On ne peut avoir raison en suivant des faits non interrogés ni construits car avoir raison, c’est construire un jugement sur des faits vérifiables et vérifiés.

 

  1. Avoir raison contre les faits, c’est donc bien construire un jugement vrai en remettant en cause les faits bruts au profit de la construction de faits expérimentaux ou scientifiques qui valident une hypothèse :

 

a)      la construction de la connaissance vraie par la démarche expérimentale : renverser les faits bruts pour élaborer des faits scientifiques facteurs de vérité :

 

la démarche scientifique qui permet « d’avoir raison » c’ est-à-dire d’être dans le vrai suppose une démarche en trois étapes : le fait polémique ou fait-problème qui amène à s’interroger sur la non-coincidence entre ce qui est observé et ce que la théorie jusque là admise acceptait comme vrai, l’élaboration rationnelle d’une hypothèse explicative et la validation ou invalidation de cette hypothèse par la fabrication d’un fait expérimental.

 

b) les faits donnent raison à une hypothèse d’intelligibilité à l’issue d’une méthode ou démarche scientifique.

 

Avoir raison contre les faits revient donc à donner tort aux faits d’expérience immédiate, d’opinion, remis en cause par le questionnement de la démarche scientifique.

Conclusion

Il est possible en droit d’avoir raison contre les faits et c’est même ce qui caractérise la démarche scientifique si l’on comprend que les faits sur lequel repose un jugement vrai sont des faits construits rationnellement, par une méthode de vérification d’hypothèses préalables.

Mieux vaut donc avoir raison contre les faits empiriques, donnés, immédiats que tort en se fiant à ces faits non-questionnés et donc trompeurs.

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Olivier

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