Dans Mein Kampf, Hitler consacre de longs développements à l’art de la propagande : il faut choisir sa cible avec attention, privilégier « la masse » et non les élites et, compte tenu de sa médiocrité intellectuelle, définir un type de discours capable de toucher, à partir de slogans simplistes, martelés avec constance. L’appel du Volkisher Beobachter met en application ces préceptes, soulignant l’ampleur de la crise vécue par les classes moyennes avant d’en désigner les responsables : le marxisme, le capitalisme financier, le « système » (mot clef du « parler » nazi) de Weimar et, très allusivement ici, les traités de 1919. Face à ces ennemis du Mittelstand, le parti nazi, regroupé derrière son Führer, se représente comme la seule alternative possible, déterminée à défendre les classes moyennes et à «guérir» le peuple allemand de tous ces maux.

L’anéantissement des classes moyennes

« Il faut toujours s’adresser à la masse » écrivait Hitler. De fait, cet appel s’adresse à un groupe social très hétérogène qui, sans être véritablement défini ici est cependant présenté dans sa diversité : les travailleurs indépendants, artisans et commerçants en constituent le noyau avec les paysans. L’article leur annexe le Rentnermittelstand, c'est-à-dire les petits rentiers mais aussi tous ceux qui dépendent des pensions de l’Etat, « les retraités, les veuves et les orphelins », victimes de la guerre, de l’inflation, puis de la crise. Il laisse de côté les professions libérales, les « cols blancs », employés, ingénieurs et techniciens des grandes entreprises et les fonctionnaires, qu’il s’agisse de la bureaucratie d’Etat, des enseignants ou des soldats. S’agit-il d’un simple oubli ou d’une volonté délibérée de centrer la propagande sur le secteur le plus vulnérable de ces classes traditionnelles et donc le plus sensible a priori à la propagande nazie ?

En cours histoire, ces classes anciennes ont effectivement subi la crise de plein fouet. La guerre leur a porté les premiers coups avec la dévalorisation du mark et le sacrifice de petites entreprises victimes de l’économie de guerre. L’inflation des années 1920-1923 entraîna la ruine de ceux dont les revenus étaient fixes. La modernisation économique et la concurrence provoquèrent de sérieuses difficultés pour les petits entrepreneurs et les commerçants avant même que la Grande Dépression des années trente n’entraîne des milliers de faillites. Les classes moyennes subirent particulièrement  la politique de Brüning qui, « par les décrets-lois », mène une politique de « déflation » se traduisant par la hausse des impôts (« charge fiscale à peine supportable »), la baisse des salaires, des pensions et des retraites et, en définitive, la chute du « revenu du travail ».

Il s’agit bien là, conformément aux souhaits d’Hitler d’ « attirer l’attention sur les faits » bien réels, quitte à les exagérer par un vocabulaire hyperbolique (« les plus grands sacrifices », « leur arracha leurs derniers biens », « la concurrence monstrueuse »). Cette dramatisation n’est pas innocente : les nazis amplifient l’angoisse naturelle des ces classes en affirmant qu’elles sont en danger de mort.

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C'est parti

Coupable : le « système »

La rhétorique national-socialiste à l’égard du régime alors en place, la république de Weimar, est ici particulièrement virulente. «Le système vous a laissé complètement tomber ! ». L’appel stigmatise les responsables, en les désignant à la vindicte populaire par une métonymie, le « système ». D’après le linguiste Victor Klemperer (LTI, la langue du troisième Reich, 1947) qui décrypte la novlangue nazie, le « système » est un terme maléfique par lequel les nazis identifient globalement la république de Weimar, la bureaucratie, les gouvernements de coalition, les « partis marxistes », les syndicats, la démocratie économique mais aussi le capitalisme financier. Cette « formule stéréotypée » répétée « aussi longtemps qu’il le faudra » (4 fois ici), selon les recommandations de Hitler, permet d’englober dans la même opprobre, le marxisme comme le capitalisme, tous les partis de l’ancienne coalition de Weimar (SPD et Zentrum) qualifiée ici de « communauté d’intérêts noire et rouge ». Peu importe que le SPD ait rompu avec le gouvernement de Brüning !

Le marxisme est accusé de pratiquer la politique du pire, citation d’Engels, sortie de son contexte à l’appui (l.16 : « quand le capitalisme anéantit les petits commerçants, il fait du bon travail, car il favorise ainsi indirectement les buts de la social démocratie »), et de provoquer la ruine des classes moyennes. Cette critique vise aussi bien communistes que socialistes, si hostiles de fait, mais unis par l’amalgame nazi sous l’étiquette de « marxistes ». Cette critique est d’autant plus efficace que ces classes vivent dans la hantise de la prolétarisation et n’ont jamais accepté le développement des coopératives et des syndicats ouvriers qui ont su arracher un véritable « compromis social » au lendemain de la guerre. Les succès de « l’Etat syndical » furent cependant limités qu’il n’est suggéré. Les « nationalisations insensées », celle des chemins de fer, des voies d’eau et des postes décidées en 1919, furent vite remises en cause, tout comme la « cogestion ». Mais elles ont ému les classes moyennes qui ont eu, comme le rappelle le texte, l’impression d’être « de plus en plus prises en tenaille », sacrifiées aux intérêts « communs » de l’ouvrier du capitaliste. Habilement les nazis utilisent ce double ressentiment pour rejeter parallèlement le capitalisme financier et le mouvement ouvrier. Ils exploitent ainsi les inquiétudes que suscitent les mutations de l’économie, à l’heure de la « massification », qu’il s’agisse de la production (Konzern) ou de la consommation (chaînes de grands magasins). C’est toute la modernité de Weimar qui est rejetée au nom de la défense des « classes moyennes ».

En mettant l’accent sur le capital financier, les nazis dénoncent le rôle des banques car beaucoup de petits paysans, entrepreneurs et commerçants sont très endettés. Ils accusent la spéculation boursière, cause de la ruine de bien des petits épargnants et rentiers, et plus largement le capital international de plus en plus présent. L’antisémitisme n’est jamais mis ici explicitement en avant. Le parti nazi avait compris grâce à Goebbels qu’il fallait provisoirement mettre en sourdine ce qui pouvait effaroucher l’électorat modéré. Mais la dénonciation des « affaires louches des grands magasins » visait des entreprises dans lesquelles le capital juif était majoritaire et qui avaient été récemment impliquées dans de retentissants scandales de corruption politique.

Les nazis amalgament dans la critique les structures économiques et les forces politiques, le marxisme et le capitalisme, qui sont identifiés, au prix d’une singulière simplification du discours, à la « communauté d’intérêts noire et rouge ». La formule, vague, lapidaire, répétée à satiété, permet de condamner, au-delà des ennemis jurés communistes, aussi bien le SPD que les partis du centre catholique le Zentrum, ainsi que les démocrates et les populistes, qui s’étaient retrouvés unis dans la Grande coalition de 1928 et, également, derrière le candidat Hindenburg aux élections présidentielles de mars 1932. Ces partis sont accusés de n’avoir fait qu’ajouter « les promesses …aux promesses ». Leur discrédit dans l’opinion est incontestable, vérifié par leurs reculs électoraux constants depuis 1930.

Encore fallait-il pour Hitler et le NSDAP exploiter ce ressentiment à leur profit.

Hitler seul saura « guérir notre peuple »

« L’idée du national-socialisme a la seule force nécessaire…pour guérir notre peuple ». Alors que les partis de Weimar sont discrédités, les nazis offrent aux classes moyennes un discours purificateur, offensif et pugnace. Certes, celles-ci pourraient se tourner vers le communisme qui bénéficie à l’époque parmi les ouvriers et les intellectuels d’une audience réelle (l’URSS n’est-elle pas la seule puissance qui semble échapper à la crise et qui promet aux « masses populaires » un « avenir radieux » ?). Toutefois, ces classes moyennes sont par nature hostiles à tout ce qui risquerait, en mettant le doigt sur les contradictions de la société, de les contraindre à choisir un camp, à se diviser et à risquer de perdre leur statut. Rejoindre les partis de gauche, c’est risquer un déclassement, une prolétarisation que refusent ces petits-bourgeois qui ne rêvent que d’harmonie, de réconciliation entre les producteurs… Les nazis l’ont bien compris.

Leur projet « d’Etat corporatif organique » est sans doute flou mais il a le mérite de proposer la réalisation d’une communauté de producteurs assurant chacun « ses droits et sa dignité ». ce qui est « organique », vital, naturel, s’oppose à tout ce qui est « système » rationnel et artificiel. « L’Etat corporatif » apparu dans le 25ème point du programme de 1920, sans cesse repris depuis, vient d’être consacré par les initiatives fascistes en Italie (1926, Loi Rocco ; 1930, mise en place du Conseil National des Corporations). Chacun peut se retrouver dans une formule aussi vague, le petit artisan qui souhaite que les corporations mettent fin à la concurrence, comme l’ingénieur épris de modernité qui rêve d’un « capitalisme organisé », l’intellectuel partisan de la « révolution conservatrice », le paysan favorable à un contrôle des prix ou même le salarié qui peut espérer trouver emploi et salaire garantis…

L’appel souligne « l’importance des classes moyennes », ce « corps essentiels de l’Etat ». Ces « soutiens les plus solide de l’Etat », sont conservateurs par conviction (ce qui n’a pas echappé aux nazis). La crise, prolongeant les bouleversements de la Seconde Révolution industrielle, provoque désarroi et désespoir. Les nazis s’emploient donc surtout à leur rendre confiance, à leur restituer une identité. Ce besoin de reconnaissance apparaît ici clairement dans le rappel des sacrifices de la guerre et de la lutte contre le plan Young. Les vainqueurs étaient d’ailleurs très souvent considérés, par la critique du Diktat de Versailles et du fardeau des réparations, comme les principaux responsables des malheurs de l’Allemagne. Bref, la « réelle compréhension » affichée ici vise à leur rendre « droits et dignité ».

A partir de là, le discours nazi ne cherche guère à argumenter mais à susciter l’émotion. La proclamation fait largement appel à une morale de la volonté qui fait de l’action le fondement même de la politique. La crise n’étant pas le « résultat d’une évolution inéluctable », il faut donc « se battre », « ne pas se laisser arrêter par aucun obstacle ». C’est là un vocabulaire guerrier d’autant plus clairement affiché qu’il s’agit pour les classes moyennes d’une question de vie ou de mort qui n’autorise ni atermoiements ni compromis (« tout gagner ou tout perdre », Hitler adorait cette simplification outrancière du « Ja oder Nein », oui ou non, tout ou rien). Cette violence verbale, véritable guerre civile du langage, va de pair avec la violence physique des Chemises brunes, une violence qui dans l’esprit de Goebbels, peut faire basculer les indécis du côté d’un parti qui incarne la fermeté face aux Rouges.

Le volontarisme va aussi de pair avec le providentialisme. Si les nazis n’ont pas de véritable programme contre la crise, ils ont un sauveur, un thaumaturge, Adolf Hitler, celui qui saura « guérir notre peuple ». Le texte ne dit pas « comment ». Mais la propagande du parti s’organise dorénavant autour de lui, de ses apparitions savamment mises en scène, de ses discours exaltés qui enfièvrent l’auditoire et le poussent à partager sa foi dans l’avenir de l’Allemagne et à s’identifier à sa volonté de puissance…

L’efficacité de l’arme de propagande

En définitive, cette propagande qui ne recule devant aucun artifice démagogique se révèle lors du scrutin du 31 juillet remarquablement efficace puisque les nazis bénéficient d’un véritable raz de marée avec 37,4% des voix. On ne peut donc pas gommer l’apport décisif du Mittelstand, en particulier de ses composantes les plus traditionnelles. Même si certaines explications socio-psychologiques peuvent paraître datées, il ne fait guère de doute que l’insistance de « l’appel » sur la « dignité » et la « sécurité », confirme la valeur de théories mettant en relief, à travers la fascination pour un passé idéalisé, le besoin de se réfugier dans le groupe et d’accepter l’autorité dominante, que ce soit celle du parti ou de l’Etat.

Ce texte aide à comprendre les succès des nazis mais il en révèle aussi les limites : il s’agit d’un vote entièrement négatif, d’un vote protestataire, comme le montrent les multiples « contre ». Quelques mois plus tard, en novembre, le NSDAP reperd deux millions d’électeurs. L’infidélité de cet électorat révèle sans doute la lassitude de ce Mittelstand qui a pris la mesure de la démagogie des nazis, de leur intolérance et de leurs violences et n’était peut-être pas aussi « borné » que Hitler voulait bien le croire.

 

Contrairement à ce que proclamait son idéologie, la NSDAP se révéla incapable de rassembler le peuple allemand tout entier – elle n’en devint pas moins le grand parti de rassemblement des classes moyennes. Cela ne tenait pas qu’à ses promesses, d’ailleurs fort vagues, dans le domaine économique. Le caractère hétérogène et explosif de la mentalité économique de la petite et moyenne bourgeoisie fixait des limites naturelles à toute tentative d’harmonisation sur le plan de l’idéologie économique. L’interprétation socialiste de l’époque, qui considérait la NSDAP d’un point de vue uniquement socio-économique, en tant que mouvement de réaction de la bourgeoisie et de la paysannerie, ne voyait qu’un des aspects du phénomène, et ne put par conséquent dévoiler sa véritable nature idéologique, ce qui aurait eu une réelle efficacité politique. Toujours est-il qu’en faisant appel à l’ « idéalisme national-socialiste » des classes moyennes, la propagande national-socialiste fit jouer un facteur de cohésion idéologique qui promettait l’unification de cette couche sociale en dépit de l’extrême diversité de ses intérêts immédiats.

De même que le fascisme, le national-socialisme exerçait sa dynamique et sa force d’attraction non en tant que mouvement de classes défendant les intérêts des classes moyennes, mais en tant que mouvement d’intégration et d’unification de groupes antagonistes. S’il put devenir un facteur de cohésion par delà la diversité des intérêts, des raisonnements et des sentiments, cela tient au contexte peu enthousiasmant d’une République née sous le signe de la défaite militaire et de la peur d’une révolution de gauche.

La percée électorale du NSDAP fut donc rendue possible par les classes moyennes (au sens large), des campagnes et des villes. La « panique des classes moyennes », déclenchée par les signes avant-coureurs de la crise était due tout autant à la crainte d’une perte de prestige qu’à la détérioration de la situation économique. La vive réaction qui poussa une imoprtante partie de cette couche de la population dans les bras de l’extrême-droite reposait sur une interprétation subjective des bouleversements sociaux de l’ère industrielle et démocratique. Les classes moyennes avaient de moins en moins de poids au sein d’une population en pleine expansion, et leur frustration les rendait réceptives aux besoins de sécurité entraîna une réaction nettement politique à la nouvelle crise, alors qu’elles étaient longtemps restées dans un isolement corporatif et apolitique face à la démocratie.

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Olivier

Professeur en lycée et classe prépa, je vous livre ici quelques conseils utiles à travers mes cours !