Le problème de la réunification

Dans son préambule, la loi fondamentale de la RFA présente l’unité nationale comme un objectif prioritaire. Mais en réaction contre la perversion de l’idée nationale par le nazisme, et en raison de l’opposition au totalitarisme communiste, les leaders politiques ouest-allemands placent la liberté, garantie par les droits fondamentaux que la loi fondamentale décrit comme inaliénables avant l’unité. Pour surmonter la division, chrétiens-démocrates, libéraux sociaux-démocrates s’accordent sur la « théorie de l’aimant » : la construction d’une démocratie libérale et parlementaire, l’édification d’un Etat de droit, le développement d’une force économique et social efficient en RFA constitueront une force d’attraction à laquelle le système totalitaire imposé aux Allemands de l’Est ne pourra pas résister durablement.  Les divergences entre les grands partis portent sur la question d’une neutralisation éventuelle, rejetée catégoriquement par la CDU, prônée ou du moins pas exclue chez un certain nombre de socialistes ou de libéraux, et sur les effets positifs ou négatifs de l’intégration de la RFA dans le bloc occidental.

L’opposition socialiste ne manque pas en effet de souligner la contradiction entre intégration occidentale, qui approfondit la coupure entre les deux Allemagnes, et la volonté constamment réaffirmée de rechercher la réunification. En fait, Adenauer ne voit pas de contradiction car, pour lui, la réunification doit se faire non par la synthèse entre les deux Allemagnes, mais par l’absorption de l’Allemagne de l’Est dans la RFA ; les Soviétiques ne l’accepteront jamais, sinon sous la contrainte ; il faut donc une RFA forte dans un camp occidental fort, dont la pression obligera l’URSS à reculer et à laisser les Allemands de l’Est se déterminer librement ; ceux-ci seront attirés irrésistiblement vers la démocratie de Bonn, pays libre, prospère, appuyé par les grandes puissances occidentales : le processus sera long mais c’est la seule voie concevable. Dans l’ordre des urgences, Adenauer, suivi par la majorité de ses concitoyens, a toujours placé la réunification après la sécurité ; une réunification entraînant une distension des liens avec l’Occident serait une catastrophe. C’est pourquoi, malgré les protestations du SPD, le chancelier rejette d’emblée, sans examen, les plans soviétiques successifs sur la constitution d’un gouvernement allemand issu des deux Allemagnes et sur un traité de paix neutralisant l’Allemagne réunifiée ; à son avis, ces plans ne sont que des manœuvres de propagande pour empêcher le réarmement de l’Allemagne dans le cadre de l’OTAN.

De toute façon, à ses yeux, neutralisation signifierait soviétisation : « une Allemagne neutralisée serait tôt ou tard absorbée par le courant communiste ».

Naturellement, les dirigeants de la RDA récusent l’orientation de la RFA dans la question nationale. C’est de l’URSS, assurent-ils qu’il faut attendre le salut : grâce à l’appui soviétique, la RDA sera le « Piémont » d’une Allemagne réunifiée, au terme d’un long processus, selon le modèle socialiste. Alors que la RFA déclare assurer la continuité de l’Etat unitaire, pour la RDA le Reich a disparu, deux Etats allemands lui ont succédé et, en raison des transformations radicales de ses structures, l’Allemagne de l’Est est un Etat nouveau.

Les Quatre et la réunification

Pour résoudre la crise ouverte par le blocus de Berlin, les Quatre avaient convenu de tenir une conférence sur l’Allemagne. Cette conférence se réunit à Paris en juin 1949 : les Trois proposent d’étendre à la zone soviétique l’organisation politique qui se met en place dans leurs trois zones, et la tenue d’élections libres dans l’ensemble de Berlin ; l’URSS refuse et demande qu’un traité soit élaboré dans les 3 mois, ce qui est jugé par les Trois impraticable et purement démagogique. L’impasse est donc totale. Pour les Occidentaux, la réunification passe par des élections libres, entraînant l’extension du régime de la RFA à la RDA qui disparaîtrait ; par son refus d’élections libres, l’URSS empêche la réunification dans la liberté. Pour l’URSS la restauration de l’unité ne peut se faire que sur la base des accords interalliés de 1945 dont les violations successives par les Occidentaux sont les seuls responsables de la coupure de l’Allemagne.

Dans les années suivantes, l’URSS présente diverses propositions, afin d’éviter le réarmement de la RFA. En octobre 1950, dans sa protestation contre le réarmement décidé par le Conseil atlantique, elle demande la formation d’un conseil constituant avec des représentants des deux Allemagnes sur une base paritaire, chargé de mettre en place un gouvernement provisoire qui signera un traité de paix prévoyant le rétablissement de l’unité allemande et le retrait des troupes étrangères.

L’esprit de Genève

La conférence se réunit à Genève en juillet 1955. C’est un demi-échec. Pour les Américains, la réunification allemande est la condition de la sécurité européenne ; les Soviétiques au contraire font d’un pacte de sécurité le préalable à la réunification. Français et Britanniques cherchent un compromis et proposent des progrès simultanés dans les deux directions : inclusion de l’Allemagne unifiée dans une organisation générale de sécurité, limitation des armements dans les deux Allemagnes et les pays voisins, pacte à quatre de non-agression et d’assistance mutuelle. Les Soviétiques réaffirment que l’Allemagne réunifiée doit être neutralisée ; comme à l’Ouest on s’y refuse, il est inutile de négocier. Néanmoins, l’URSS signe le communiqué final qui lie réunifications et sécurité et annonce la réunion d’une conférence des ministres des AE, en octobre pour en discuter.

L’optimisme relatif crée par « l’esprit de Genève » conduit Adenauer à ne pas se dérober à une invitation de Khrouchtchev. Le voyage à Moscou présente à ses yeux deux avantages : d’une part régler la question des prisonniers allemands demeurés en URSS, question à laquelle l’opinion ouest-allemande attache une grande importance ; d’autre part, la décision soviétique de reconnaître officiellement la RFA, d’établir avec elle des relations diplomatiques et de développer des relations commerciales, devrait affaiblir la position de la RDA. Mais en ce qui concerne la question allemande, Adenauer, dans ses entretiens à Moscou, n’assouplit en rien sa position.

Si le dialogue est maintenu, sur le fonds des choses l’opposition des thèses reste entière. Pour l’URSS, la question de la réunification ne se pose plus dans l’immédiat ; deux Etats allemands existent, il s’agit de consolider la RDA, « sûr rempart des forces démocratiques et pacifiques du peuple allemand » ; une éventuelle solution sur l’Allemagne suppose qu’ait été résolue la question de la sécurité européenne en empêchant l’intégration de l’Allemagne réunifiée dans l’OTAN, but réel des gouvernements occidentaux. Ceux-ci estiment cependant qu’il faut faire des offres à l’URSS ; pour montrer aux opinions publiques qu’ils ne cherchent pas à étendre leur dispositif militaire en exigeant de l’URSS qu’elle abandonne l’Allemagne de l’Est sans contrepartie.

Des deux côtés on est mû avant tout par des considérations de propagande, ce qui rend assez dérisoires les débats de la conférence des ministres des AE, réunie à Genève du 31 octobre au 16 novembre 1955. A nouveau c’est un dialogue de sourds : les Occidentaux lient réunification allemande par élections libres à un système de sécurité, l’URSS conteste la valeur des garanties offertes et décrit la réunification comme un long processus de rapprochement entre les deux Allemagnes : pour le moment, les allemands sont dans les deux camps : « gardez les vôtres, nous gardons les nôtres », déclare Molotov. Dans les mois suivant l’échec de la conférence, déclarations et échanges de lettres ne sont que réaffirmations de positions inconciliables.

Réunification allemande et désarmement limité en Europe

Au début de 1956, le nouveau gouvernement français dirigé par Guy Mollet cherche à relancer le dialogue avec l’URSS, et à rallier ses partenaires à l’idée qu’un désarmement serait amorcé de façon symbolique par la mise en place de contrôles ; une réduction significative des effectifs et des matériels n’interviendrait qu’une fois obtenu un accord sur la réunification allemande. Foster Dulles ne se rallie à ce plan que parce qu’il n’a aucune chance d’aboutir, l’URSS se refusant à tout contrôle ; l’important est de montrer à l’opinion publique que l’impasse résulte du refus par l’URSS des propositions occidentales, et non l’inverse. Le voyage à Moscou de Guy Mollet et du ministre des AE Christian Pineau, des échanges de notes en août-septembre, un mémorandum adressé à Moscou en octobre viennent buter contre les positions intangibles du gouvernement soviétique.

L’affaiblissement des deux blocs, consécutif aux événements de la fin de 1956 (crise de l’Alliance atlantique à la suite de l’affaire de Suez, crises polonaise et hongroise), va-t-il conduire à un assouplissement des positions ? L’URSS propose à Adenauer des négociations directes entre les deux Allemagnes pour aboutir à une confédération, au gouvernement français un dialogue franco-soviétique sur l’Allemagne. Ni Bonn ni Paris ne donnent suite à ces ouvertures, interprétées comme des manœuvres pour troubler les rapports franco-allemands et torpiller les traités de Rome sur le Marché commun et Euratom. La solidarité occidentale commande de ne pas faire cavalier seul ; la France, la Grande Bretagne, les Etats-Unis et la RFA publient en juillet 1957 une déclaration commune qui reprend la thèse habituelle : réunification par élections libres, garanties de sécurité à l’URSS si l’Allemagne unie choisit de rester dans l’OTAN. Une fois de plus,  le gouvernement soviétique accuse les Occidentaux de saboter les efforts pour la détente internationale, en s’obstinant à lier réunification allemande et désarmement.

Néanmoins, à Paris, Londres et Washington, on cherche toujours comment enclencher le processus de détente. Adenauer est invité à assouplir la doctrine Hallstein, qui vient d’être appliquée contre la Yougoslavie, coupable d’avoir reconnu la RDA ; on suggère également au chancelier de régler avec la Pologne la question de la frontière Oder-Neisse. Le refus d’Adenauer est exploité par la propagande soviétique qui souligne le lien entre remilitarisation de la RFA et non-reconnaissance de la frontière germano-polonaise ; de son côté le gouvernement polonais met en garde contre l’accroissement du réarmement allemand, qui va encourager la RFA à affirmer ses tendances révisionnistes et à les faire prendre en compte par l’ensemble du camp occidental.

Autre voie explorée, celle d’un désarmement limité. En novembre 1956, l’URSS propose une réduction concomitante des forces de l’OTAN et du traité de Varsovie stationnées dans les deux Allemagnes. En mars 1957, elle expose un plan de délimitation de zones couvrant notamment les deux Allemagnes, où les armements seraient réduits et contrôlés. La réaction française est très négative, car ce serait la dislocation progressive de l’OTAN. Adenauer redoute qu’on ne s’engage dans un processus sacrifiant la RFA à la détente avec l’URSS. En revanche les Anglo-américains ne se montrent pas hostiles au plan soviétique : ils adressent à l’URSS un mémorandum sur le désarmement en Europe (zones dénucléarisées, inspection et réduction des forces armées), qui est l’objet de très vives critiques à Paris : le gouvernement rappelle que, pour la France, il ne saurait y avoir de contrôle et de limitation des armements en Europe centrale sans solution politique préalable du problème allemand. L’attitude de la France coupe court aux discussions.

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