« Non seulement il s'est fait des grandes choses sous son règne, mais c'est lui qui les faisait. » Ainsi Voltaire a célébré le Siècle de Louis XIV dans les années 1750. Ainsi il est convenu d'appeler aussi Grand Siècle la période de ce long règne de cinquante-quatre années (1661-1715) sous la domination d'un monarque qui tout à la fois incarne et dirige la nation. Quelle est cette nation française qui a suscité une si grande admiration auprès des générations suivantes et marqué de sa suprématie l'Europe de son temps ? La France compte environ 20 millions d'habitants qui, dans les premiers temps du règne (1661-1685), ont offert le spectacle d'un rassemblement de toutes les forces du pays autour de son roi. Après les troubles sanglants de la Fronde, la population entière aspire à l'ordre et à la stabilité. Louis XIV va répondre aux vœux de ses sujets : en monarque absolu, il concentre tous les pouvoirs gouvernementaux autour de sa personne. L'Etat, c'est lui. Le pouvoir, il l'exerce désormais sans partage sur des sujets, grands ou petits, qui lui doivent obéissance « sans discernement ». D'ailleurs, un texte déjà ancien ne précise-t-il pas que la puissance souveraine du roi « est un rayon et l'éclat de la toute puissance de Dieu ? » La comparaison avec le soleil vient d'elle-même et Louis XIV ne manquera pas de l'adopter pour emblème dès 1662. Roi-Soleil, lieutenant de Dieu sur terre, le monarque absolu ne faiblira jamais, dans les années de gloire comme dans les heures sombres de la fin du règne, pour imprimer sa prééminence, à l'étranger comme en son royaume. Tutelle sur ses sujets d'abord. Comme va se raidir jusqu'à l'excès l'étiquette de la Cour, la société française va se durcir dans sa hiérarchie et ses cloisonnements. Trois ordres composent cette société : le clergé, la noblesse, le tiers état. Le clergé est en principe le premier ordre du royaume. Sa fonction sociale étant la prière, l'assistance et l'instruction, il est exempt d'impôt. Comme tous ses prédécesseurs, Louis XIV va tenter d'accroître l'emprise de la royauté sur le clergé. Le concordat de Boulogne lui a généreusement accordé la nomination des évêques et des abbés. Mais il voudrait plus. Bien que soutenu dans ses efforts par Bossuet qui, en publiant La politique tirée des propres paroles de l'Ecriture sainte, fait une théorie de la monarchie de droit divin, le roi échoue à tenir L'Eglise sous sa domination absolue. Le clergé résiste en créant ses propres organes de représentation et la toute puissante Assemblée générale du clergé de France. La religion chrétienne, catholique, apostolique et romaine est religion d'Etat. Sujet du royaume, on naît « Français et chrétien » comme l'écrit La Bruyère L'état-civil est d'ailleurs tenu par le clergé. La pratique religieuse revêt un caractère obligatoire pour tous. Processions dans les villes et les villages, culte des reliques, pèlerinages exercent un grand attrait. Suivant l'exemple de leur roi, très croyant et pieux, les hommes n'en sont pas pour autant toujours vertueux. Les superstitions subsistent, même dans les milieux sociaux les plus élevés. Ainsi les « messes noires », les faiseuses de sortilèges ou les prêtres défroqués, fabricants de philtres d'amour, connaissent-ils de nombreux adeptes qui vont contaminer jusqu'à l'entourage du monarque. Quand le crime se mêle à la messe noire, ou que madame de Montespan, la maîtresse de Louis XIV, est impliquée, cela devient une affaire d'Etat que l'on s'empresse d'étouffer pour que le scandale n'éclabousse pas le roi. Mais le plus souvent la chasse aux sorcières est impitoyable. On brûle les prêtresses de ces agissements hérétiques, les « empoisonneuses » comme la Voisin, ou on les décapite en place de Grève, comme la marquise de Brinvilliers. Bien qu'ayant défrayé la chronique, l'Affaire des poisons n'a cependant jamais menacé l'autorité de l'Eglise catholique.
Beaucoup plus inquiétants restent ces « îlots de dissidence » que forment les protestants au sein de la chrétienté. Les quelques 900 000 protestants ou huguenots que compte le pays ne peuvent longtemps être tolérés par Louis XIV dont la formule « un roi, une loi, une foi » résume la politique d'unité nationale et religieuse. La révocation de l'édit de Nantes (18 oct. 1685) en sera le terrible aboutissement « logique ». Cette mesure de combat est favorablement accueillie par la majorité du peuple français, qui pense comme le roi qu'une pluralité de confessions « défigure l'Etat ». Mais ni les dragonnades, ni les brimades, ni la force ne réussissent à contraindre de nombreux protestants à embrasser la religion catholique. Plus de 300 000 d'entre eux préfèrent l'exil à l'abandon de leur foi. C'est une hémorragie de l'élite française. Avec eux, les protestants emportent des talents et des compétences inestimables qui vont faire la fortune de villes comme Genève, Berlin, La Haye et de nombreuses petites principautés allemandes. Jusqu'en 1787, le protestantisme n'a plus d'existence légale en France.
Autres révoltés, autres victimes que la politique royale n'a pu totalement réduire : les jansénistes. Au sein du catholicisme, ces réformateurs, ces « hommes de cabale » osent se dresser contre l'absolutisme monarchique. En jetant les protestants sur les routes, Louis XIV s'est attiré des haines tenaces et l'indignation d'une grande partie de l'Europe. En persécutant la « secte janséniste », il s'aliène une partie de l'opinion publique et du clergé urbain français. Car les doctrines développées par l'évêque d'Ypres, Jansen (et relayées par les écrits du philosophe Blaise Pascal) séduisent aussi bien des gens d'Eglise que de simples particuliers. Dans les ouvrages théologiques de Jansen ou dans Les Provinciales de Pascal (opposant la morale « relâchée » des jésuites à la rigueur mystique  des jansénistes), la bourgeoisie parisienne et parlementaire trouve son pain spirituel quotidien et le rigorisme auquel elle aspire. Pour le roi, cette rigidité de mœurs proclamée est d'autant moins admissible qu'elle peut apparaître comme une condamnation silencieuse du luxe et du libertinage de la cour. Après quelques années de trêve et de compromis, les persécutions de jansénistes reprennent et redoublent dès 1679, pour s'achever sur la déportation, à tous les bouts du royaume, des vingt-cinq dernières religieuses, toutes très âgées, de l'abbaye de Port-Royal (1708). Comme nombre de Parisiens et de curés indignés s'y rendent encore en manière de pèlerinage, il est ordonné de raser les bâtiments de l'abbaye et les Petites Ecoles attenantes, où Jean Racine fut élève. Le couvent de Port-Royal anéanti, les temples protestants détruits font la satisfaction de l'Eglise mais aussi des jésuites qui voient exclure à la fois des ennemis doctrinaires et des rivaux possibles dans l'enseignement.
Car l'enseignement est l'un des rôles essentiels des congrégations religieuses. Avec 150 collèges et près de 60.000 élèves en 1700, la Compagnie de Jésus reste néanmoins la première à former les jeunes Français qui font des études secondaires ou supérieures. Cette formation, qui façonne si fortement les esprits, va d'ailleurs attirer l'attention sur le contenu de l'enseignement des jésuites. On a remarqué que nombre de « déistes » notoires sont sortis de leurs collèges. Or qui sont ces déistes ? Des disciples de Descartes, des rationalistes portés par la pensée critique, l'esprit de doute et de libre examen. Pour eux, Dieu existe, mais est indifférent au sort des hommes   ; par conséquent il n'y a aucune raison de lui rendre un culte. A Versailles ou au sein de l'autorité ecclésiastique, on ne peut admettre ces théories considérées comme « anti-religieuses » : la philosophie cartésienne est officiellement interdite dans l'enseignement. Néanmoins, hors des écoles, on prend des « leçons de cartésianisme » en petites assemblées discrètes et Descartes est l'objet d'un véritable engouement, poursuivant ses conquêtes dans les milieux lettrés et scientifiques. L'Eglise ne se borne pas à faire respecter le dogme ou à en interdire les déviations. A son rôle d'enseigner, d'assurer le culte et de diriger la vie spirituelle des fidèles, s'ajoute celui d'assumer la lourde tâche de l'assistance publique. Ainsi les communautés religieuses administrent les hôpitaux dont le réseau est développé par l'édit de 1662, qui prescrit l'ouverture d'un établissement hospitalier dans toutes les grandes villes.
Comme s'accroît également le nombre des séminaires, s'élèvent la valeur des prêtres et la spiritualité dans les couvents et les monastères. En droit, n'importe qui peut parcourir toute la carrière dans l'ordre du clergé, sans considération de naissance ou de fortune. Mais rarissime reste l'exemple d'un humble roturier qui accède à la direction des grandes abbayes et des archevêchés ou puisse prétendre au cardinalat. Aussi, deuxième ordre juridique, la noblesse est en fait le premier ordre social. Elle se définit comme un corps dont la fonction est la guerre et le commandement. Par les armes, elle assure la sécurité contre l'étranger, l'ordre intérieur et exerce les offices publiques correspondants. Henri de La Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne, maréchal de France, en est le glorieux représentant. Le corps de la noblesse se recrute par la naissance et une mésalliance est l'équivalent du péché originel. La noblesse a ses marques extérieures : seul le noble a droit à la qualité de gentilhomme, seul il peut porter l'épée, jusque dans la chambre du roi. Puisqu'il paye l'impôt du sang, le gentilhomme est aussi exempt de l'impôt direct, en argent. Il vit de ses rentes, le plus souvent du revenu de ses terres. S'il peut pratiquer une activité, il ne peut en tirer profit : le gain est vil et méprisable mais le hobby n'est pas défendu. On a même vu des rois s'essayer aux travaux manuels, tel Louis XIII à l'imprimerie, ou Louis XVI à la serrurerie. Louis XIV leur préfère les jeux de l'esprit et les plaisirs de la musique : il sera meilleur guitariste que compositeur et versificateur. Tous les nobles n'ont pas les talents du roi mais se doivent de dépenser sans compter, d'éblouir leurs amis par la splendeur de leur train de vie. Attirer tous les regards sur soi en étalant un luxe inouï risque néanmoins d'être dangereux. Ainsi le surintendant Nicolas Fouquet en fit l'amère expérience. La  fête donnée dans son château de Vaux-le-Vicomte en l'honneur de Louis XIV atteignit une telle magnificence qu'elle en parut ternir l'éclat du Roi Soleil. Peu après, un certain mousquetaire nommé d'Artagnan sera chargé d'arrêter l'impudent qui mourra en prison. La leçon est comprise : gare à celui qui oserait faire de l'ombre au souverain. D'ailleurs, quelle fortune peut rivaliser dès 1682 avec les fastes et les fêtes de Versailles ? En dépit de son inachèvement, la nouvelle résidence royale fait l'admiration de toutes les cours d'Europe qui voudront l'imiter. Le roi a le goût sincère des beaux-arts. Mais il pense surtout « qu'au défaut des actions éclatantes de la guerre, rien ne marque davantage la grandeur et l'esprit des princes que les bâtiments ».
Pour agrandir le modeste pavillon de chasse qui avait appartenu à son père et qu'il veut conserver, Louis XIV fait appel aux maîtres d'œuvre dont le surintendant Fouquet s'était lui-même entouré. L'architecte Le Vau, le peintre Le Brun, le jardinier Le Nôtre, l'ingénieur des eaux Franchine. L'architecte Hardouin-Mansart intervient plus tard au château mais aménage à Paris la place Vendôme et la place des Victoires, destinées à servir de cadre aux statues équestres du roi. Il réalise aussi le dôme de l'hôtel des Invalides, doré à l'or fin, qui va couronner les bâtiments édifiés par l'architecte Libéral Bruant, créateur également de l'église de la Salpêtrière. D'autres hommes de talent vont travailler à l'ameublement des grandioses appartements princiers de Versailles, dont l'ébéniste Boulle qui s'est rendu célèbre par un mobilier ornementé de bronze doré sur fond d'écaille incrusté d'arabesques de cuivre. Les meilleurs artistes du temps vont s'employer à réaliser « la plus grande réussite artistique des Temps Modernes » qui imposera pour un siècle à l'Europe « la supériorité de l'art et du style français ». Ainsi, pendant des décennies, le château est remanié et embelli d'une décoration somptueuse pour laquelle le mécénat royal ne va pas lésiner. En tant que surintendant des Bâtiments, Colbert est chaque jour pressé par le roi qui surveille personnellement l'avancement des travaux. Pas moins de 30 000 hommes s'y consacrent, sans parler de la centaine de morts ou de blessés au cours des travaux. Egalement contrôleur général des Finances, Colbert se ruine la santé pour dégager les sommes fabuleuses (3 à 5 millions par an jusqu'en 1683, sur un budget d'environ 120 millions) que la construction de Versailles exige ou pour payer les commandes qui pleuvent sur les artistes des académies de peinture et de sculpture. Le souverain a ses goûts esthétiques, et les impose. Un temps, le style baroque venu d'Italie avec Le Bernin a séduit. Puis cet art du mouvement a été rejeté en faveur d'un style plus mesuré et équilibré. A Versailles, c'est l'idéal classique qui triomphe. Pour et par Versailles, l'académisme, ce culte exclusif de l'antique, est né. Premier peintre du roi, Le Brun (puis à sa suite, Mignard), veille à ce que les artistes qui travaillent sous ses ordres respectent cette inspiration de l'antiquité.  L'Académie de France à Rome est créée pour que de jeunes plasticiens étudient les chefs-d'œuvre des Anciens et s'en imprègnent. Parmi la foule des talents qui se révèlent, Le Brun comme Colbert doivent discerner ceux qui ajouteront par leurs œuvres un lustre nouveau au prestige royal. Mais Versailles n'est pas seulement un décor magnifique, avec sa galerie des glaces de soixante-dix mètres de long, ses plafonds peints, les admirables perspective et ordonnancement de ses jardins, ses théâtres de verdure, ses bassins et ses fêtes nautiques. Versailles, c'est avant tout le cadre monumental où se déroule quotidiennement une sorte de culte monarchique. La pompe du cérémonial et de l'étiquette est un spectacle permanent organisé autour du roi et dont les acteurs et les figurants sont les quelques quatre ou cinq mille nobles qui s'empressent d'en devenir aussi les plus zélés serviteurs. La noblesse tapageuse et turbulente, autrefois même dangereuse pour l'autorité royale, est ainsi domestiquée, attentive au moindre geste ou désir du souverain. Avec Versailles, la profession de courtisan est née. Décrit par La Bruyère, le courtisan est un professionnel qui « sourit à ses ennemis, contraint son humeur, déguise ses passions, dément son cœur »; ou comme l'écrit Mme de Sévigné, c'est un caméléon qui « rampe, par coutume, aux pieds des ministres et des favoris ». Etre le favori du monarque est la principale préoccupation du courtisan ; se tenir au plus près du Soleil qui, contre un mauvais logement au palais, réchauffe les carrières, dispense les pensions, fait ou défait les fortunes. Hormis les rivalités de coteries, l'argent est la seconde préoccupation de la noblesse. Peu de nobles ont suffisamment de ressources pour suivre le train de vie imposé à la Cour. Généreux entre tous, le roi y pourvoit en multipliant faveurs et charges (chambellans, échansons, écuyers) qui asservissent encore la haute noblesse et l'enferme dans une cage dorée. Les nobles et surtout belles dames ne sont pas les dernières à profiter de la bonté du roi. Versailles, c'est aussi le temps des grandes favorites, Mlle de La Vallière, Mme de Fontanges, Mme de Montespan... Pour elles, mais aussi pour célébrer ses éclatants succès diplomatiques et militaires, Louis XIV ordonne des fêtes éblouissantes. Il fait appel à Franchine pour présider à la machinerie des grandes eaux et au lancement des feux d'artifice. Il commande à Molière une comédie, à Corneille ou Racine une tragédie. Couperin écrit une messe, Lulli compose à la hâte un opéra ballet au cours duquel sa Majesté ne dédaignera pas de danser, travesti en Apollon. Protégés et pensionnés par le prince, les artistes, comme les nobles, sont les serviteurs obligés de sa gloire. Durant les vingt premières années du règne, les louanges du roi sous le pinceau des artistes ou sous la plume des plus grands auteurs sont pour la plupart sincères. Ils encensent à la fois le héros conquérant, la France de Louis le Grand, et expriment la reconnaissance qu'ils doivent au protecteur des arts et des lettres. Les Français commencent à se persuader que le siècle n'a rien à envier à ceux de Périclès ou des Médicis. C'est dans « un climat de juste fierté nationale » que sont nés, entre 1660 et 1680, les grands chefs-d'œuvre de Racine, Molière et Boileau, les Maximes de La Rochefoucauld, La Princesse de Clève  de Mme de La Fayette, la presque totalité des Fables  de La Fontaine. Jeune, victorieux sur la scène européenne, admiré et craint par les cours étrangères, le roi peut faire preuve d'une certaine tolérance envers les audaces des artistes qu'il protège. Sans sa protection, les intrigues des dévots auraient sans doute briser la carrière d'un Molière. Après 1685, les choses changent. En conflit avec la plupart des Etats voisins, subissant l'influence dévote de Mme de Maintenon, le roi vieillissant impose à la cour un style plus austère. Les mœurs tournées en ridicule, la satire du libertinage ou du despotisme des grands ne sont plus de mise. La période des fêtes et des bals fait place à celle des guerres improbables et ruineuses. La célébration des victoires par les arcs de triomphe des portes Saint-Martin et Saint-Denis est loin. Le temps n'est plus aux Plaisirs de l'îl enchantée, aux joutes littéraires où l'on se passionnait de savoir qui, dans la querelle des Anciens et des Modernes, soutiendrait Racine contre Charles Perrault. Endeuillée par les morts successives des princes du sang, la cour se revêt de noir. La gravité ambiante n'autorise plus l'étalage d'un luxe voyant. Les tables de jeu qui brassaient des fortunes en pièces d'or se font plus discrètes. A l'image de la simplicité de Mme de Maintenon, les futiles outrances de la mode vestimentaire sont réfrénées. Les nobles dames modèrent leur goût pour les somptueux brocarts, les excès de dentelles et les flots de rubans, les longues traînes de lourd velours ou de fine soie, les décolletés largement dévoilés ou les extravagantes coiffures à la « hurluberlu ». Les gentilshommes renoncent aux chausses à la rhingrave  (larges jupes descendant jusqu'aux genoux qui évoquaient le costume des empereurs romains), pour adopter le long justaucorps à basques sur une culotte à pont. Mais l'austère monotonie de la cour à la fin du règne ne rebute pas les courtisans. Ni les incommodités du château toujours en chantier, le froid glacial l'hiver ou la rigueur accrue de l'étiquette. On se dispute toujours aussi âprement l'honneur d'assister aux interminables cérémonies du lever, du souper ou du coucher du roi. Derrière les grilles de Versailles, on sait tout de la vie à la cour. Les quelque dix mille domestiques employés au service du château sont autant de colporteurs de nouvelles vers l'extérieur. Elles sont relayées par la domesticité des nobles, logée dans la toute neuve ville de Versailles. Ainsi à Paris on n'ignore rien des faits et gestes du roi. Mais en sens inverse, de la ville au roi, il n'y a pas de communication. Ce qui se passe dans le pays, ce que le commun pense de lui, Louis XIV n'en sait pas grand chose. De l'immense majorité des Français, le tiers état, il ne connaît que ce que les dépêches des intendants ou les rapports du lieutenant général de police La Reynie veulent bien dire.
Troisième ordre du royaume, le tiers état ne compte cependant pas moins de 19 500 000 roturiers, si l'on y soustrait les cinq cent mille personnes des deux premiers ordres constitués, par le clergé et la noblesse. Le tiers état est composé de tous ceux qui produisent et échangent les biens matériels. Mais une hiérarchie stricte en distingue différentes catégories. Du sommet au plus bas, des officiers royaux aux gens « sans aveu », l'écart social est immense. Au-dessus de tous, les hommes qui ont un rapport avec la fonction militaire, capitaines et lieutenants que Louvois va s'appliquer à discipliner en créant une armée permanente. En dessous des hommes d'armes viennent les rentiers vivant noblement, sans « faire métier » ou « marchandises ». A Paris, Bordeaux, Lyon ou quelque autre ville d'importance, ils ont obtenu la qualification juridique de « bourgeois ». C'est dans les rangs de la bourgeoisie que Louis XIV va d'ailleurs recruter la plupart de ses secrétaires d'Etat ou ministres (Colbert, Le Tellier) ou les membres de ses Conseils. Il préfère ces serviteurs zélés et travailleurs à une noblesse imbue d'elle-même et contestataire. Le roi va tout particulièrement appeler auprès de lui des hommes issus de la bourgeoisie de Robe (d'où leur nom de robins) qui sont généralement des officiers de finances et de justice. Dans la haute bourgeoisie, on trouve aussi ce que l'Etat emploie à son administrations, les intendants, et les fermiers généraux qui afferment les impôts indirects en empochant un bénéfice sur les contribuables. Dans ces temps de difficultés financières, les banquiers et les hommes d'argent nés de la bourgeoisie vont prendre une importance croissante. Les nobles, mais aussi le roi, sont contraints de s'adresser fréquemment à eux et d'accepter leurs exigences. Ils accumulent ainsi, par des pratiques  souvent usurières, des fortunes immenses. On hait ces « nouveaux riches », ces roturiers qui maintenant peuvent marier leurs filles bien dotées à des gentilshommes pauvres. La noblesse d'épée affecte de mépriser ces « vils bourgeois » qui, en recevant titre et nom de terre, « altèrent » l'ordre social traditionnel. Aucun homme de mérite n'a grâce aux yeux des gentilshommes. Ils toisent avec le même dédain cet « ours mal léché » de Jean Bart, corsaire anobli par le roi, qui a pourtant sauvé le royaume de la famine en protégeant de l'agression hollandaise un convoi de 120 navires chargés de blé. La plupart des grands bourgeois sont également propriétaires terriens. Quand un noble ou un paysan endetté vend sa terre, c'est un riche bourgeois qui en fait l'acquisition. Plus que la noblesse, ce sont désormais, avec le clergé, les Parlementaires et les financiers qui sont les possesseur du sol. Les capitaux investis pour mettre en valeur leurs nouveaux domaines vont cruellement manquer aux entreprises commerciales que Colbert s'acharne à encourager en développant les manufactures « royales », pour apporter des emplois et concurrencer les produits étrangers. Ce défaut de moyens est, pour une part, la raison de la faillite du système mercantiliste de Colbert. Il avantage néanmoins les grands négociants qui commercent au loin, créent des comptoirs nouveaux en Amérique du Sud et investissent dans les puissantes compagnies maritimes, dont les villes de Saint-Malo, Nantes, Bordeaux, Sète ou Marseille sont les importants centres du trafic par mer. Compagnies des Indes Orientales pour l'océan Indien, et des Indes occidentales pour l'Atlantique, du Levant pour la Méditerranée, exigent des vaisseaux en nombre suffisant pour se mesurer aux navires hollandais omniprésents sur les mers. Aussi, des primes et des avantages fiscaux incitent les armateurs à multiplier la flotte marchande. Les denrées rares arrivent de l'Ouest : café et sucre des Antilles françaises, cacao et surtout or et argent des côtes du Pérou et du Chili. Les épices, les soies, les plantes tinctoriales, le coton, etc., viennent de l'Est, des comptoirs de Pondichéry entre autres. Au sud, à partir des côtes de Guinée et du Sénégal, s'organise la traite des Noirs, dont les contingents d'esclaves sont envoyés à la Martinique, la Guadeloupe et l'île de Saint-Domingue, occupée en 1665.
Mais les efforts pour réanimer le commerce n'enraye pas la stagnation économique, générale en Europe et consécutive aux reflux de la masse d'argent en circulation. Elle frappe en particulier les petits marchands, artisans et boutiquiers qui ont envahi les cités et vivent médiocrement. Seuls les artisans de luxe établis à Paris (orfèvres, joailliers, armuriers) font de juteuses affaires en fournissant la cour qui se ruine en folles dépenses de bijoux et pierres précieuses. Plus durement que tous, les paysans sont affectés par la crise économique et accablés par les charges fiscales. Ils forment environ 80 % de la population. Certains paysans propriétaires vivent de leurs revenus : laboureurs, plus favorisés, ou haricotiers qui exploitent péniblement des terres de moindre importance. Mais il reste peu d'argent pour vivre, une fois prélevés les droits seigneuriaux (champart, corvée), la dîme au clergé, les loyers et la taille royale. Encore plus précaire est la situation des fermiers ou des métayers travaillant sur la terre du seigneur, lui devant la moitié des récoltes quand ils ne sont pas arrachés à leur champ pour servir à l'armée. Au bas de l'échelle survivent les domestiques de ferme et les ouvriers agricoles. Mal logée, mal vêtue, peu nourrie, la moitié de la population paysanne n'atteint pas vingt et un ans. A l'inverse de la Hollande ou de l'Angleterre, on ne note aucune amélioration dans les techniques agraires, les rendements, ou l'élevage du bétail. Hormis la culture du maïs venue d'Espagne et implantée en Aquitaine, il n'y a pas d'innovation qui pourrait relancer l'agriculture. Quand le blé manque, quand les intempéries se succèdent viennent les disettes calamiteuses (onze famines « générales » au XVIIe siècle, dont les plus graves en 1662, 1693-1694, 1709-1710) « Dans les provinces les hommes meurent de faim, on mange de l'herbe ». La rareté du pain, la brusque montée des prix attisent les révoltes paysannes. Elles sont atrocement réprimées par la maréchaussée qui, aux millions de morts par famine, additionne les milliers de pendus par la répression. Pour s'en sortir, certains paysans ajoutent à leur activité agricole le travail artisanal à domicile pour la multitude de petites fabriques disséminées en France. D'autres abandonnent la terre pour s'engager comme manœuvres sur les nombreux chantiers de construction qui demandent toujours plus de bras : réseau routier, canal du Midi, arsenaux, ports et surtout fortifications militaires emprises par Vauban à Rochefort, Lorient, Sète, etc. Enfin, il reste aux paysans le recours à l'exil dans les territoires de l'empire colonial : îles Maurice ou de la Réunion, Guyane, Sénégal, Madagascar, concessions du Canada (où quatre mille d'entre eux vont immigrer). Les plus aventureux s'embarqueront à la suite de Cavelier de La Salle pour explorer des territoires nouveaux en Amérique, descendre le Mississippi jusqu'à  son embouchure, prendre possession de la vaste plaine qui l'entoure et à laquelle on donnera le nom de Louisiane en l'honneur du roi de France.
Quand Louis XIV meurt, le 1er septembre 1715, le peuple ne pleure guère le héros qu'il avait autrefois vénéré comme un dieu. Le peuple a le ventre vide, comme est vide le Trésor royal. Aux temps glorieux du début du règne, la France au seuil du XVIIIe siècle donne l'image d'une nation meurtrie par la défaite des armes et la faillite économique. Pourtant, une reprise s'esquisse qui va porter ses fruits durant le règne de Louis XV. Pourtant, en dépit de la persistante adversité, une classe va prospérer, la bourgeoisie, et continuer son irrésistible ascension aux siècles suivants.

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Olivier

Professeur en lycée et classe prépa, je vous livre ici quelques conseils utiles à travers mes cours !