Nous allons étudier l'introduction de l'éloge de la sincérité de Montesquieu, oeuvre essentiel du penseur du siècle des lumières né en 1689 et mort en 1755, encyclopédiste, contemporain de Voltaire, Diderot, D'Alembert et Rousseau. Nous pouvons assimiler l'idéal du 18ème siècle à une libértation de l'homme par la raison. Cet éloge est un écrit de jeunesse qui connut un grand succès du fait de ses implications philosophiques nombreuses. Dans le but d'en étudier la portée, nous passerons en revue les références métaphysiques et donc philosophiques et leurs implications en particulier par rapport aux concepts de vérité, de sincérité et d'amitié qui sont les concepts autour desquels s'articule toute la réflexion de l'essai du penseur. Si nous devions résumer l'intention de Montesquieu, nous dirions que son idée première en écrivant cet ouvrage est de poser les bases nécessaires à l'homme pour qu'il s'élève à l'adage socratique du «connais-toi toi même». Le but de l'introduction est en effet d'évaluer l'aptitude et les possibilités pour l'homme à se connaître lui-même : préoccupation grecque, socratique à la base que nombre de philosophes ont reprise de manière récurrente dans leur système de pensée.  Dans le but de nous initier à la réflexion de cette introduction, nous verrons dans un premier temps, la reprise du concept socratique et de son adage, «connais- toi toi même» et en second lieu, nous verrons en quoi le respect de cette maxime est une élévation vers la vraie philosophie au sens initiatique du terme avec les difficultés que cela suppose étant donnée les limites et la finitude de l'homme enfermé dans sa condition mortelle et sa dépendance à l'amour propre.

Texte

Les stoïciens faisoient consister presque toute la philosophie à se connoître soi-même. « La vie, disoient-ils, n’étoit pas trop longue pour une telle étude. » Ce précepte avoit passé des écoles sur le frontispice des temples ; mais il n’étoit pas bien difficile de voir que ceux qui conseilloient à leurs disciples de travailler à se connoître ne se connoissoient pas.

Les moyens qu’ils donnoient pour y parvenir rendoient le précepte inutile : ils vouloient qu’on s’examinât sans cesse, comme si on pouvoit se connoître en s’examinant.

Les hommes se regardent de trop près pour se voir tels qu’ils sont. Comme ils n’aperçoivent leurs vertus et leurs vices qu’au travers de l’amour-propre, qui embellit tout, ils sont toujours d’eux-mêmes des témoins infidèles et des juges corrompus.

Ainsi, ceux-là étoient bien plus sages qui, connoissant combien les hommes sont naturellement éloignés de la vérité, faisoient consister toute la sagesse à la leur dire. Belle philosophie, qui ne se bornoit point à des connoissances spéculatives, mais à l’exercice de la sincérité ! Plus belle encore, si quelques esprits faux qui la poussèrent trop loin, n’avoient pas outré la raison même, et, par un raffinement de liberté, n’avoient choqué toutes les bienséances.

Dans le dessein que j’ai entrepris, je ne puis m’empêcher de faire une espèce de retour sur moi-même. Je sens une satisfaction secrète d’être obligé de faire l’éloge d’une vertu que je chéris, de trouver, dans mon propre cœur, de quoi suppléer à l’insuffisance de mon esprit, d’être le peintre, après avoir travaillé toute ma vie à être le portrait, et de parler enfin d’une vertu qui fait l’honnête homme dans la vie privée et le héros dans le commerce des grands.

L’analyse

Le concept de connaissance de soi en philosophie : une connaissance socratique initiatique

Connais-toi toi même

Notre extrait fait tout d'abord référence aux stoiciens, en effet, Montesquieu les cite en ces termes  : « la vie n’étoit pas trop longue pour une telle étude ».

Il s'agit de familiariser le lecteur à cette exigence première de l'adage socratique de la connaissance de soi. La vie doit par essence et par définition être consacrée à cette quête première et primordiale de la proximité à soi, se connaître soi-même serait ainsi une obligation morale pour l'homme et peu importe s'il doit y passer sa vie. On rebondit sur la définition de la philosophie dans le respect de son étymologie, philosophia : amour de la sagesse, conscience, retour sur soi. La quête, l'initiation à la vie philosophique dans l'ouverture à soi serait un bon résumé de la pensée stoicienne :  « Les stoïciens faisaient consister presque toute la philosophie à se connaître soi-même ». On peut biensûr rappeler l'adage de Socrate qui fait écho à ce courant philosophique, «connais-toi toi même».

Le recours à la sincérité

La connaissance de soi se heurterait à l'incomplétude de l'homme ou encore à sa finitude de sorte que Montesquieu dans sa réflexion sur le sujet pose un recours indispensable : celui de la sincérité dans le sens où elle serait le moyen ultime pour parfaire la quête de soi et l'insuffisance de la nature humaine. La sincérité nous est présentée comme une vertu très particulière pourvu qu'elle suppose l'authenticité. Ovide déjà en faisait l'apologie et la qualifiait généreusement de «reine des coeurs», à présent Montesquieu s'y réfère comme à l'authenticité possible de l'homme dans ses rapports humains. La sincérité serait liée à l'amitié, concepts défendus par le penseur tout au long de son ouvrage et qui justifient le titre «éloge de la sincérité». Les hyperboles récurrentes souligent l'importance de ces concepts. L'introduction nous amène donc à envisagée l'idée d'une amitié vraie reflet d'une sincérité au sens de vertu supposant l'authenticité. Condition sine qua non de l'amitié entre deux êtres, la sincérité se révèle comme une extraordinaire vertu aux pouvoirs d'union et de compréhension pour le genre humain tout entier.

Une vertu initiatique

L'exercice de la sincérité

Le fil conducteur de l'essai est la connaissance de soi et les moyens pour y parvenir. En philosophe des lumières, Montesquieu ne revendique paradoxalement pas la raison pour faire valoir les concepts à défendre. L'amité est une belle chose mais tous les raisonnements, toutes les connaissances spéculatives et autres recherches abstraites ne suffiraient pas à faire en sorte que l'homme soit capable d'amitié. Elle doit se traduire et se manifester dans l'exercice de la sincérité sans lequel il est impossible de se connaître soi-même. « Belle philosophie qui ne se bornoit point à des connaissances spéculatives ». Derrière les théories, les questionnements, l'initiation intelligible se profile  la véritable initiation «pratique» : s'exercer à la sincérité.

L'authentique connnaissance de soi

L'accord avec soi se dessine dans son adhésion avec cet autre concept, la sincérité.  « Belle philosophie, qui ne se bornoit point à des connaissances théoriques et connaissances spéculatives, mais à l’exercice de la sincérité ». On pourrait en proposer un autre synonyme sans trahir la pensée du philosophe : l'honnêteté. Une dénonciation de la philosophie trop dogmatique s'ajoute à la réflexion des notes introductives de son éloge. Tout comme Voltaire dans Candide, apologue philosophique, il met en accusation l'esprit trop fermé à la remise en question, on voit ainsi «la belle philosophie» devenir une «pseudo-philosophie» à vouloir trop saisir sans douter la vérité.  Ces esprits dogmatiques sont qualifiés «d'esprits faux». Cela nous renseigne sur les cyniques, Diogène en particulier, Vème siècle avant Jésus-Christ. Les cyniques n'adhèreraient pas à la vraie philosophie, ils ont outré la raison car à force de trop de dogmatisme, la philosophie s'éloigne de l'essence des choses au point de se nourrir d'idées reçues parfois choquantes  (Valmont, séducteur cynique dans les Liaisons dangereuses) : « plus belle encore », « trop loin », « outré »,« toutes les bienséances ».

Conclusion

L’introduction est à elle-même d'une certaine façon très initiatique car la réflexion y trouve son orientation. Le lecteur découvre l'exigence première : le sens philosophique de la vie est d'accéder à la connaissance de soi. La suite de l'éloge de la sincérité s'appliquera à nous donner les moyens de s'approcher le plus possible de soi, le vrai bien ou le bonheur à poursuivre.

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Clément M

Freelancer et pilote, j'espère atteindre la sagesse en partageant le savoir que j'ai acquis lors de mes voyages au volant de ma berline. Curieux scientifique, ma soif de découverte n'a d'égale que la durée de demie-vie du bismuth 209.

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