Texte

On croit, par la douceur de la flatterie, avoir trouvé le moyen de rendre la vie délicieuse. Un homme simple qui n’a que la vérité à dire est regardé comme le perturbateur du plaisir public. On le fuit, parce qu’il ne plaît point ; on fuit la vérité qu’il annonce, parce qu’elle est amère ; on fuit la sincérité dont il fait profession parce qu’elle ne porte que des fruits sauvages ; on la redoute, parce qu’elle humilie, parce qu’elle révolte l’orgueil, qui est la plus chère des passions, parce qu’elle est un peintre fidèle, qui nous fait voir aussi difformes que nous le sommes.

Il ne faut donc pas s’étonner si elle est si rare : elle est chassée, elle est proscrite partout. Chose merveilleuse ! Elle trouve à peine un asile dans le sein de l’amitié.

Toujours séduits par la même erreur, nous ne prenons des amis que pour avoir des gens particulièrement destinés à nous plaire : notre estime finit avec leur complaisance ; le terme de l’amitié est le terme des agréments. Et quels sont ces agréments ? Qu’est-ce qui nous plaît davantage dans nos amis ? Ce sont les louanges continuelles, que nous levons sur eux comme des tributs.

[D’où vient qu’il n’y a plus de véritable amitié parmi les hommes ? Que ce nom n’est plus qu’un piège, qu’ils emploient avec bassesse pour se séduire ? « C’est dit un poète, parce qu’il n’y a plus de sincérité. »]

En effet, ôter la sincérité de l’amitié, c’est en faire une vertu de théâtre ; c’est défigurer cette reine des cœurs ; c’est rendre chimérique l’union des âmes ; c’est mettre l’artifice dans ce qu’il y a de plus saint et la gêne dans ce qu’il y a de plus libre. Une telle amitié, encore un coup, n’en a que le nom, et Diogène avoit raison de la comparer à ces inscriptions que l’on met sur les tombeaux, qui ne sont que de vains signes de ce qui n’est point.

L’analyse

Introduction

L’éloge de la sincérité est un court essai appartenant aux écrits de jeunesse de Montesquieu et comportant les bases de ses réflexions philosophiques futures.

L'extrait que nous nous proposons d'étudier est tiré de la première partie de l'ouvrage, texte de référence au baccalauréat par rapport à la séquence «argumentation». Nous savons que l'introduction de l'Eloge de la sincérité est très riche en connotations philosophiques. En effet, cet écrit est pourrait-on dire, à la fois un classique en littérature et en philosophie du fait de ses nombreuses références métaphysiques sur divers concepts comme la vérité, la sincérité et l'amitié, concepts qui intéressaient déjà les philosophes grecs comme Platon et Socrate avant Jésus-Christ et plus tard, Aristote qui s'interrogera sur ces points.

Formulation de la question et annonce du plan :

Dans le but d'ordonner notre étude, nous verrons dans  un premier temps en quoi consiste la problématique suivante : quête de la vérité au sens du vrai Bien au sens philosophique du terme, c'est-à-dire, au sens d'une connaissance possible de soi.

Problématique philosophique

La quête du vrai bien, la vérité

Dans l'introduction de l'Eloge, le penseur nous tourne vers la question de la connaissance de soi, l'adage socratique «connais-toi toi même» est d'actualité et familiarise d'emblée le lecteur avec l'idée d'une conscience lucide qui se tourne vers elle-même. La connaissance est à l'oeuvre et nous comprenons que se connaître soi-même suppose le retour sur elle même de la conscience. Concept déjà élucidée par le philosophe grec du temps de Platon puisque tous les dialogues de ce dernier sont imprégnés de cette exigence. En second lieu, la réflexion touche aux conditions de possibité d'une réelle connaissance de soi. A quelles conditions l'homme sincère avec lui même peut-il prétendre à l'authenticité? L'essentiel du questionnement s'articule autour de la quête de la vérité assimilée au vrai Bien, au Bien en soi comme condition sine qua non d'une vie heureuse. On reconnaît le cheminement de pensée de philosophes comme Platon pour ne citer que lui qui suit toujours l'Idée en soi, la fin en soi et les moyens d'y parvenir. Montesquieu, au 18 ème siècle ordonne sa réflexion sur le même schéma de questions : la fin recherchée est la fin en soi ou cause finale, il nous dit : « on croit, par la douceur de la flatterie, avoir trouvé le moyen de rendre la vie délicieuse. Un homme simple qui n’a que la vérité à dire, est regardé comme un perturbateur du plaisir public » ;

Rejet des pseudo-valeurs et exigences philosophiques

Nous avons ici la figure du sage. Les hommes croient savoir mais leur savoir n'est en fait qu'un pseudo-savoir. Le message est très socratique, on a l'illusion d'une connaissance mais on est en fait ignorant et pire, on ignore qu'on ignore. Le degré est double et l'exigence ainsi renforcée. Les hommes se trompent et doivent se tourner vers la vérité vraie, l'authenticité s'ils veulent de près ou de loin approcher le bonheur que cette vie peut offrir. On a l'image de l'homme enfermé dans sa condition d'être contradictoire et superficiel. Incapable de s'élever à la vérité, il la fuit alors qu'il faudrait s'y attacher davantage.

On fuit la vérité comme on fuit celui qui en est porteur, le philosophe,« On le fuit parce qu’il ne plaît point ; on fuit la vérité qu’il annonce parce qu’elle est amère ». les contradictions inhérentes à l'homme sont manifestes et pascaliennes, il est à la fois une témoin fidèle et un juge corrompu pour ce qui est de la vérité : « On la redoute, parce qu’elle révolte l’orgueil, qui est la plus chère des passions, parce qu’elle est un peintre fidèle, qui nous fait voir aussi difformes que nous le sommes ». Il s'échappe à lui même au lieu de se concentrer sur ce qui le fait être, incapable d'approcher l'authenticité. Cette carence, ce défaut, ces manques se transposent dans les rapports d'amitié car il faut aussi de la sincérité pour vivre une amitié réelle, vraie, authentique.

« D’où vient qu’il n’y a plus de véritable amitié parmi les hommes ? », « C’est dit un poète, parce qu’il n’y a plus de sincérité ». L'amitié, «reine des coeurs» pour reprendre les mots d'Ovide est le signe d'une grandeur d'âme dont seuls quelques hommes sont capables. Ovide en fait l'apologie et c'est aussi le cas de Montesquieu pour autant que celle-ci soit synonyme de sincérité au sens de vertu de coeur.  En effet, l'amitié sincère suppose une grandeur d'âme et une union possible entre plusieurs âmes, on ne peut concevoir de vivre une relation vraie dans le vice et le calcul. Le rapport à l'autre devrait toujours se baser sur un élan du coeur dépourvu d'intérêts. L'union ainsi qualifiée de vertueuse exclut en outre l'hypocrisie et tous faux sentiments. L'amité devient donc problématique pour le commun des mortels détourné de l'exigence première de vertu et d'authenticité, on peut aller jusqu'à affirmer que, selon Montesquieu, nul ne peut connaître l'amitié s'il est dépourvu de sagesse. Si l'on est un fidèle lecteur d'Aristote et de son livre «Ethique à Nicomaque », on comprend et retrouve les mêmes rapports d'exigence concernant l'amitié vraie.  Le questionnement est philosophique et très progressif car il s'agit de comprendre que la sincérité précède l'amitié.  Elle n'est pas un dû mais un travail sur soi.

Conclusion

Cet extrait fait suite à l'introduction qui déjà nous avaient familiarisés avec les concepts essentiels autour de la question de l'amité. Le titre justifie ce rapport à la sincérité : «Eloge de la sincérité», ouvrage qui aurait pu aussi s'appeler, «Apologie de la sincérité». L'analyse proposée est originale et digne d'une lecture approfondie. On peut l'appréhender comme une initiation à la vie plus riche en matière de qualités de coeur. Le potentiel humain de l'homme est à remettre en question et à réorienter vers ce que le philosophe considère comme les vertus du coeur.

 

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Clément M

Freelancer et pilote, j'espère atteindre la sagesse en partageant le savoir que j'ai acquis lors de mes voyages au volant de ma berline. Curieux scientifique, ma soif de découverte n'a d'égale que la durée de demie-vie du bismuth 209.

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