Bac de Français 2004 : Deux
lettres de Flaubert.

( Première
S – Intellego.fr
)

Ecrites
le même jour à deux correspondantes, les lettres du 8 octobre 1859
constituent deux discours à la fois proches et différents.
Comparez
ces deux lettres sous la forme d'un commentaire organisé. (Textes C
et D)

C - Flaubert, Lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie.: Croisset, 8 octobre 1859

[Mademoiselle Leroyer de Chantepie est
une admiratrice de Flaubert, devenue peu à peu une
confidente].
[Croisset, 8 octobre 1859]

Vous
devez croire que je vous ai oubliée ! Il n'en est rien. Mais il faut
pardonner un peu de paresse à un pauvre homme qui garde la plume à
la main toute la journée et qui se couche le soir, ou plutôt le
matin, éreinté comme un casseur de cailloux.
Dans votre dernière
lettre du 23 juin, vous me disiez que vous deviez aller à Nantes.
Avez- vous fait ce voyage et vous en êtes-vous bien trouvée ? Non,
n'est-ce pas ? Quand on a une douleur, on la porte avec soi partout.
Les plaies ne se déposent pas comme les vêtements, et celles que
nous aimons, celles qu'on gratte toujours et qu'on ravive ne
guérissent jamais.
Je ne puis rien faire pour vous que vous
plaindre, pauvre âme souffrante ! Tout ce que je vous dirais, vous
le savez ; tous les conseils que je vous donnerais, on vous les
donne.
Mais pourquoi n'êtes-vous pas plus obéissante et
n'essayez-vous pas ? J'ai vu des personnes dans un état déplorable
finir par se trouver mieux à force de recevoir du monde, d'entendre
de la musique, d'aller au théâtre, etc. Venez donc un hiver à
Paris et prenez avec vous une jeune fille gaie qui vous mènera
partout. Le spectacle de la gaieté rend heureux quand on a le cœur
bon. Faites l'éducation d'un enfant intelligent, vous vous amuserez
à voir son esprit se développer.
Pendant que vous étiez dans
vos souffrances, j'étais dans les miennes ; j'ai été physiquement
malade le mois dernier, par suite d'une longue irritation nerveuse
due à des inquiétudes et tracas domestiques. Les difficultés de
mon travail y avaient peut-être aussi contribué. J'écris un gros
livre ; il est lourd et il me pèse quelquefois.
Enfin, me voilà
bientôt à moitié ; j'ai presque écrit six chapitres ! Il m'en
reste encore sept. Vous voyez que j'ai encore de la besogne.
Une
chose magnifique vient de paraître : la Légende des Siècles,
de Hugo. Jamais ce colossal poète n'avait été si haut. Vous qui
aimez l'idéal et qui le sentez, je vous recommande les histoires de
chevalerie qui sont dans le premier volume. Quel enthousiasme, quelle
force et quel langage ! Il est désespérant d'écrire après un
pareil homme. Lisez et gorgez-vous de cela, car c'est beau et
sain.
Je suis sûr que le public va rester indifférent à cette
collection de chefs-d'œuvre ! Son niveau moral est tellement bas,
maintenant ! On pense au caoutchouc durci, aux chemins de fer, aux
expositions, etc., à toutes les choses du pot-au-feu et du bien-être
; mais la poésie, l'idéal, l'Art, les grands élans et les nobles
discours, allons donc !
A propos de choses élevées, lisez donc
les travaux de Renan(2).
Que dites-vous de tous les mandements des
évêques à propos de l'Italie ? Comme c'est triste ! II est
immonde, ce clergé qui défend et bénit toutes les tyrannies, jette
l'anathème(3) à la liberté, n'a d'encens que pour le pouvoir et se
vautre bassement devant la chose reçue ; quand même, toutes ces
soutanes qui se cousent au drap du trône me font horreur !
Avez-vous
lu la Question romaine, d'Edmond About ? Cela est très
spirituel et très vrai pour quiconque a vu l'Italie ; on ne
peut faire à ce livre aucune objection sérieuse, et néanmoins ce
n'était pas là ce qu'il fallait dire. La question devait être
prise de plus haut ; cela manque de maîtrise. - II me semble que
tout craque sur la terre depuis la Chine jusqu'à Rome. - Le
musulmanisme, qui va mourir aussi, se convulsionne. Nous verrons de
grandes choses. J'ai peur qu'elles ne soient funèbres.
Adieu, je
vous serre les mains bien affectueusement.
Le verre de votre
portrait accroché dans ma chambre, sur une porte, s'est fêlé ces
jours-ci. J'ai de ces superstitions. Vous est-il arrivé quelque
malheur ?

(2)
Penseur et écrivain contemporain de Flaubert
(3) Condamne.

D - Flaubert, Lettre à Jeanne de Tourbey : Croisset, 8 octobre 1859

[Jeanne de Tourbey fut célèbre pour ses relations
mondaines et amoureuses sous le Second Empire].
[Croisset,]
samedi 8 [octobre 1859].

C'est
moi ! M'avez-vous oublié ? Rassurez-moi bien vite en me disant que
non, n'est-ce pas ? Je n'ai rien à vous conter si ce n'est que je
m'ennuie de vous, démesurément. Voila ! et que je songe à votre
adorable personne avec toutes sortes de mélancolies
profondes.
Qu'êtes-vous devenue cet été ? Avez-vous été aux
bains de mer, etc., etc. ? Etes-vous maintenant revenue de Neuilly ?
Est-ce dans le boudoir de la rue de Vendôme que se retrouvent vos
grâces de panthère et votre esprit de démon ? Comme je rêve
souvent à tout cela ! Je vous suis, de la pensée, allant et venant
partout, glissant sur vos tapis, vous asseyant mollement sur les
fauteuils, avec des poses exquises !
Mais une ombre obscurcit ce
tableau..., à savoir la quantité de messieurs qui vous entourent
(braves garçons du reste). Il m'est impossible de penser à vous,
sans voir en même temps des basques d'habits noirs à vos pieds. Il
me semble que vous marchez sur des moustaches comme une Vénus
indienne sur des fleurs. Triste-jardin !
Et les leçons de musique
? Faisons-nous des progrès ? Et les promenades à cheval ? A-t-on
toujours cette petite cravache dont on cingle les gens ? Comme si
vous aviez besoin de cela pour les faire souffrir !
Quant à votre
serviteur indigne, il a été le mois dernier assez malade, par suite
d'ennuis dont je vous épargne le détail. J'ai travaillé. Je n'ai
pas bougé de chez moi. J'ai regardé les clairs de lune, la nuit, je
me suis baigné dans la rivière quand il faisait chaud, j'ai pendant
quatre mois supporté la compagnie de bourgeois et surtout de
bourgeoises dont ma maison était pleine - et, il y a aujourd'hui
trois semaines, j'ai failli passer sous une locomotive ! Oui, j'ai
manqué être écrasé comme un chien ! Hélas ! aucune "amante"
ne serait venue sur "ma tombe isolée" et le "pâtre
de la vallée(1)", etc.
Dans deux mois, j'espère vous
revoir, revenir me mettre à vos genoux, et causer comme les autres
hivers de philosophie sentimentale, tout en regardant vos yeux qui
rient si franchement et qui pensent si fort.
Je me précipite sous
la semelle de vos pantoufles, et, tout en les baisant, je répète
que je suis tout à vous.
Amitiés de ma part à Fournier, si ça
ne vous dérange pas...

(1)
allusions à la poésie de Lamartine.

 

RdM...

Vous avez aimé l’article ?

Aucune information ? Sérieusement ?Ok, nous tacherons de faire mieux pour le prochainLa moyenne, ouf ! Pas mieux ?Merci. Posez vos questions dans les commentaires.Un plaisir de vous aider ! :) (Aucun vote)
Loading...

Vous avez aimé
cette ressource ?

Bravo !

Téléchargez-là au format pdf en ajoutant simplement votre e-mail !

{{ downloadEmailSaved }}

Votre email est invalide