Sujet :  Quelles réflexions essentielles peut-on faire du genre théâtral tragique si l’on tient compte de la réécriture des mythes antiques ?

Vous conduirez votre réflexion en appuyant vos idées et connaissances sur des références littéraires précises.

Développement

Certes, le lot du personnage tragique est la souffrance morale. Qui n’a pas en mémoire les cris raciniens de Phèdre à bout de résistance ? L’Electre de Jean Paul Sartre est vaincue par le remords au moment où sa vengeance est accomplie. « J’ai vieilli. En une nuit » dit-elle, et plus loin : « je consacrerai la vie entière à l’expiation ». Au lieu de se libérer, elle s’est enfermée dans une continuité, celle de la malédiction des Atrides qui fonctionne comme fatum. La tragédie, dans ces conditions, n’apparait guère reposante pour les héros dévorés par l’hybris, c’est-à-dire par l’intolérable supériorité qui les fait sortir du commun des mortels et qui les désigne à la vindicte publique puisqu’il faut couper la tête qui dépasse.

Anubis dans la Machine infernale peint Œdipe et à travers lui les hommes « aveugles et ils ne s’en aperçoivent que le jour où une bonne vérité leur crève les yeux ». La résistance d’Œdipe ou plus exactement sa non clairvoyance puisque c’est de cela qu’il s’agit, est pathétique, aussi bien devant les portes de Thèbes que lors des altercations avec Tirésias. Toute la tension de la tragédie est montée sur ce ressort d’aveuglement dont la rupture au dénouement, « lumière est faite » produit le retournement de l’espoir en « sale espoir » et de la joie de vivre de l’homme sûr de lui en haine de soi : « qu’on abatte la bête immonde ». Œdipe  ne sait plus que répéter : « ne me touche pas » à  qui l’approche. Tirésias résume la mutation : « il a voulu être le plus heureux des hommes, maintenant il veut être le plus malheureux ». Le combat continue. Œdipe accepte l’inacceptable en acceptant la cécité physique. « Mieux valait la mort » s’étonne Créon.

Œdipe a choisi le châtiment. On pourrait dire la même chose d’Oreste dans les Mouches. Il a choisi une forme de liberté que nous jugeons paradoxale comparée à celle de l’Oreste déraciné du début de la pièce. Le personnage en quête d’une identité, plus exactement d’une mémoire collective, s’est enraciné dans les conséquences d’un acte qu’il assume jusqu’au bout parce que tel est son destin. Nous retiendrons surtout que ce destin est son œuvre. Aucune force divine ne l’aide ni ne l’entrave. Il est l’image de l’individu dans toute sa laïcité. Jupiter n’en a pas été le maître. La vraie vie de l’homme libre commence de « l’autre côté du désespoir » lit-on dans l’acte III des Mouches, non point de la vie elle même.

Parce que l’horizon d’attente du lecteur et du spectateur prévoit l’ouverture des portes de la guerre. Nous avons dit combien les mythes antiques sont ancrés dans notre culture. Si bien que ceux-ci dans la tragédie du XXème siècle, ont favorisé un renouvellement de l’écriture de la tragédie. La définition qu’en donne Anouilh suggère même des enjeux comparables à ceux des performances d’un instrument d’optique capable d’offrir la vision distanciée, panoramique, d’une problématique humaine aveuglante.

Bien sûr cette distance est en premier lieu le fruit de l’écriture, de la réécriture du mythe antique. L’écriture pose le sujet dans un espace-temps indécidable et lointain, légendaire, sans rapport fonctionnel avec la contemporanéité. Pensons au palais allégorique d’Argos, à la métamorphose des Euménides par exemple, à l’attaque des Corinthiens. Dans notre réalité, le sphinx est une statue égyptienne : Œdipe conduit par Antigone prend le corps que lui a donné un peintre. Seuls les arts et la littérature réfèrent aux personnages mythologiques. On ne peut plus grande distance. Celle-ci est d’ailleurs amplifiée par nombre d’anachronismes par rapport au modèle antique, tels que la cigarette du garde d’Antigone, la chemise ou le veston de Créon, « l’épée » ou le sabre dans les Mouches. Ces anachronismes ainsi que les fantaisies langagières puisées dans le catalogue du XXème siècle, contribuent assurément à démystifier l’idée d’une tragédie figée dans ses traditions amidonnées.

Conclusion

 L’effet recherché, nous pouvons le supposer est d’intéresser le spectateur au discours bien plus qu’à la fable qui elle n’offre guère de surprises. En ce sens, la tragédie du XXème siècle ne se démarque pas de celle du XVIIème siècle recherchée par les amateurs pour ses qualités poétiques à une époque où tout le monde connaissait l’histoire romaine, autant que la mythologie gréco latine. Cependant, l’analogie s’arrête là. La liberté stylistique des dramaturges du XXème siècle dénote une rupture avec le genre défini par Boileau. Ce qui apparait comme une réflexion sur la langue est inévitablement aussi réflexion sur le monde.

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Mathieu

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