Nous sommes face à un décor à la fois typique et symbolique. C'est celui de l'Espagne andalouse, l'action se déroule à Séville. L'espace scénique joue ici un rôle primordial : c'est la chambre des futurs mariés, mais une chambre sur la quelle plane la menace du maître jaloux. Le début in medias res plonge le lecteur dans un mariage imminent qui donne dès les premières répliques dynamisme et enjeux à cette scène d'exposition.

En effet, on perçoit les prémisses de la « folle journée », car cette scène fonctionne en une extrême rapidité dans la présentation des personnages, de leurs relations et des enjeux. Le comte, allié d'hier de Figaro, apparaît par la voix de Suzanne le rival d'aujourd'hui : l'ordre ancien hérité du Barbier de Séville est remis en question dès ce début de pièce.

C'est aussi la remise en cause de l'aristocratie qui pointe dès ce début de pièce. On verra en quoi cette scène d'exposition marque un renouveau de la comédie.

LECTURE ANALYTIQUE

I : Un couple de valets, pas si classique.

1 : Un langage de virtuose.

2 : Les femmes au pouvoir ?

II : Une comédie renouvelée : l'originalité d'une vision d'auteur.

1 : Une comédie raffinée mais naturelle.

2 : Une comédie « sérieuse » ?

Le couple de valets cherchant à se jouer du maître est une situation type dans la comédie classique tel que chez Molière. Elle se concrétise souvent en tours pendables et comique de geste dans la farce, mais s'affirme ici davantage sous les couleurs du comique de langage. Les personnages sont surpris en plein badinage amoureux. Figaro est épris de Suzanne et utilise un langage lyrique en se montrant habile au maniement du langage amoureux : voir le lexique utilisé qui relève du registre soutenu « virginal », « œil amoureux », « quand je pourrai te le prouver du soir jusqu'au matin ». Suzanne est elle aussi éprise de Figaro et n'apparaît pas comme la domestique type de la comédie de Molière. Elle fait figure de femme coquette ( voir chapeau de la scène ), elle est appelée « ma charmante » par Figaro, que cette finesse touche et séduit. Il est intéressant de repérer dans les « caractères et habillements de la pièce » indiqués pas Beaumarchais qu'il a précisé clairement l'impression que devait dégager ce personnage féminin : « Jeune personne adroite, spirituelle, rieuse, mais on de cette gaieté presque effrontée des soubrettes corruptrices ». Son vêtement doit être « très élégant ».

Par rapport à Figaro, elle impose d'emblée sa supériorité dans le maniement de la langue : elle sait se faire allusive et pratique volontiers l'ironie : elle reprend ainsi les termes de Figaro de faon allusive et ironique pour lui faire comprendre les mauvaises intentions du Comte « zeste en deux pas, il est à ma porte, et crac en trois sauts... ». Elle apparaît en effet plus réaliste et perspicace que Figaro concernant la situation et ses dangers.

Cette scène d'exposition promet par ailleurs une redistribution possible des rôles. Le couple des maîtres est affaibli et apparaît prématurément usé. Le Comte est un libertin ingrat et a épuisé les plaisirs de la vie conjugale. La Comtesse sera donc l'épouse trompée et délaissée. Suzanne, elle, est parfaitement consciente de ce qui se trame et c'est elle qui pose l'enjeu de l'intrigue, en s'appuyant de façon moqueuse sur la crédulité de Figaro. Le trouble de Figaro suite à sa révélation montre son absence de lucidité et une forme de naïveté : « se frottant la tête » ; / Suzanne riant / réaction de Figaro, « si tu ris Friponne ! ». Suzanne, dans la fin de l'extrait achève de confirmer sa maîtrise des enjeux en se rangeant définitivement du côté des femmes, lorsqu'elle fait allusion à l'appel de la Comtesse qui souhaite la voir la première le jour de ses noces : « Le berge dit que cela porte bonheur aux épouses délaissées ».

Elle campe définitivement les alliances et positions : la Comtesse pâtit du comportement du Comte, de même que le couple Figaro / Suzanne. Ce sont les femmes qui devront dénouer l'imbroglio noué par le Comte.

Par cette scène d'exposition expressive et mettant en valeur le personnage de Suzanne et sa perspicacité exemplaire, Beaumarchais renouvelle le genre de la comédie, non seulement dans ses ressorts, mais aussi dans le « sérieux » des questions sociales et politiques soulevées.

Figaro est un personnage que Beaumarchais veut mettre sous les couleurs d'un style enlevé et gai, plein de verve. C'est ce caractère dynamique qui ressort dès la présentation de « caractères et habillements » : « de la raison assaisonnée de gaieté et de saillies ». C'est un personnage complexe qui se démarque du valet type car il emprunte à plusieurs héritages : il est le valet de comédie contraint de se jouer de son maître, dans la tradition de la commedia dell arte, il est le fourbe et le rusé, mais son rôle ne s'arrête pas là. La gaieté de Figaro ne l'empêche pas d'évoluer comme nous le dit Suzanne « dans la sphère de l'intrigue et de l'argent ». Les personnages réfléchissent sur leur condition te ne s'en tiennent pas à des jeux de scène.

Le dialogue entre Figaro et Suzanne fait apparaître la perspicacité des personnages par le dynamisme du style : questions / réponses, parallélisme et répliques sur le mot. « Prouver que j'ai raison serait accorder que je puis avoir tort ». Suzanne : « Que les gens d'esprit sont bêtes ! » : cette réplique est à la fois moqueuse à l'égard de Figaro, mais relève aussi du compliment car elle le sort de sa condition de valet traditionnellement coupé de la maîtrise du langage pour le faire entrer dans la catégorie des « gens d'esprit » ainsi apte à rivaliser avec l'aristocratie.

Et curieusement, ce badinage avec réponse rapide sur le mot, mot d'auteur, propos allusifs, crée une impression de naturel et conforte le lecteur ou spectateur dans un effet de réel à l'avantage des personnages : ils quittent la sphère a priori défavorable du valet pour entrer, par leur caractère, dans celle des gens d'esprit doués de raison et rivalisant avec la noblesse.

La Comédie prend ainsi un contour « sérieux » en sortant les valets de leur condition.

C'est toute l'originalité de Beaumarchais d'avoir réussi une comédie à la fois « sérieuse » et si vive, élégante et légère dans le ton employé.

En effet, de même que l'ex allié d'hier devient le rival, la chambre donnée est à la fois un endroit menacé et menaçant, cadeau empoisonné du maître auquel Figaro s'est librement lié : la pièce devient le lieu où l'inversion de l'ordre social est possible justement parce que les valets sortent, par leur caractère de leur condition. Lorsque Suzanne demande à Figaro s'il croyait vraiment que le don de la chambre était lié à la qualité de ses services, elle emploie le mot de « mérite » qui incarne la nouvelle valeur travail de la société des Lumières, valeur nouvelle par laquelle l'individu doit accéder à une forme de pouvoir et de reconnaissance sociale. Figaro renchérit même ainsi « j'avais fait assez pour l'espérer ». On perçoit ici toute la tension entre le conservatisme d'un « droit de cuissage » évoqué par Suzanne et cette affirmation de l'aspect productif de la fonction de Figaro, qui conteste ainsi l'immobilisme de privilèges attribués arbitrairement par la noblesse de sang. Il en propose une autre : celle de l'action, de l'engagement, et de la raison qui pousse à s'interroger sur sa condition dans la droite ligne de l'esprit des Lumières.

Cette scène d'exposition propose un véritable renouveau de la comédie : nos valets ne se contentent plus des jurons et du comique de geste, ils s'affirment dans leur capacité à raisonner et à anticiper les dangers. Ce sont eux qui posent l'intrigue, et particulièrement la figure féminine qui s'impose par son intuition comme celui qui « comprend avant » les autres. Cette figure rejoint celle des femmes du théâtre de Marivaux, dont le badinage a priori léger révèle en fait la souffrance et la psychologie d'une catégorie de la société que Beaumarchais va mettre en avant, balayant le privilège de naissance pour affirmer la valeur de l'individu qui agit et refuse le carcan de sa condition. Désormais, la comédie peut et dans un certain sens « se doit » d'être sérieuse, au regard des enjeux politiques et de société, mais doit aussi montrer tout le raffinement possible et partagé de l'esprit, pourvu qu'il soit éduqué.

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Mathieu

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