Texte – Chapitre 27 :
Gargantua, Rabelais.

( Première S
– Intellego.fr
)

 

✖ Commentaire
: Traité
sur la Tolérance, Voltaire.

✖ Commentaire
: Supplément
au Voyage de Bougainville, Diderot.

Comment
un moine de Seuillé sauva le
clos de l'abbaye du sac des ennemis

[CHAPITRE 27]

Les fouaciers, revenus à Lerné, se plaignent à
leur roi, Picrochole; celui-ci assemble aussitôt ses troupes et
envahit les terres de Gargantua en y commettant maints dégâts.

À force de se démener, tout en pillant et maraudant,
ils firent tant qu'ils arrivèrent à Seuillé ; ils y détroussèrent
hommes et femmes et prirent ce qu'ils purent : rien ne leur était
trop chaud, ni trop pesant. [...]

Le bourg ainsi pillé, ils s'en allèrent vers l'abbaye
dans un horrible tumulte, mais ils la trouvèrent bien verrouillée
et bien close : aussi le gros de l'armée marchat-il vers le gué de
Vède, à l'exception de sept compagnies de gens de pied et deux
cents lances qui restèrent sur place et rompirent les murailles du
clos pour gâter toute la vendange.

Les pauvres diables de moines ne savaient auquel de leur
saints se vouer. À tout hasard, ils firent sonner au
chapitre les chanoines. Là, on décida de
faire une belle procession, à grand renfort de beaux psaumes et de
litanies contre les embûches de l'ennemi avec de beaux répons pour
la paix.
Il y avait alors à l'abbaye un moine cloîtré nommé
frère Jean des Entommeures, jeune, gaillard, pimpant, enjoué,
adroit, hardi, entreprenant, décidé, grand, maigre, bien fendu de
gueule, bien avantagé en nez, bel expéditeur d'heures, beau
débrideur de messes, beau décrotteur de vigiles, bref, pour tout
dire un vrai moine s'il en fut jamais depuis que le monde moinant
moina de moinerie, par ailleurs clerc jusqu'aux dents en matière de
bréviaire.

En entendant le bruit que faisaient les ennemis dans le
clos de leur vigne, il sortit pour voir ce qu'ils faisaient ; en
s'apercevant qu'ils vendangeaient leur clos sur lequel reposait leur
boisson pour toute l'année, il s'en retourne dans le chœur de
l'église où étaient les autres moines, tous frappés de stupeur
comme fondeurs de cloches, et quand il les vit chanter ini,
nim, pe, ne, ne, ne, ne, ne, ne, tum, ne, num, num, ini, i, mi, i,
mi, co, o, ne, o, o, ne, no, ne, no, no, no, rum, ne, num, num.
« C'est bien chien chanté, dit-il. Vertu Dieu, que ne chantez-vous
:

Adieu, paniers, vendanges sont faites ?

« Je me
donne au diable s'ils ne sont en notre clos, à couper si bien ceps
et raisins que, par le corps de Dieu, il n'y aura rien à grapiller
dedans pendant quatre ans. Ventre saint Jacques ! que boirons-nous
oendant ce temps-là, nous autres pauvres diables ? Seigneur Dieu,
donne-moi à boire ! »
Alors le prieur claustral dit : « Que
vient faire ici cet ivrogne ? Qu'on me le mène en prison. Troubler
ainsi le service divin !

- Mais le
service du vin, dit le moine, faisons en sorte qu'il ne soit pas
troublé, car vous-même, monsieur le prieur, aimez à en boire, et
du meilleur : ainsi fait tout homme de bien. Jamais un homme noble ne
hait le bon vin : c'est un précepte monacal. Mais ces répons que
vous chantez ici ne sont, par Dieu, point de saison. [...] »

Ce disant,
il mit bas son grand habit et se saisit du bâton de la croix qui
était en cœur de cormier, long comme une lance, rond et bien en
main et quelque peu semé de fleurs de lys, toutes presque effacées.
Il sortit de la sorte, dans sa belle casaque, mit son froc en
écharpe, et, avec son bâton de la croix, il frappa si soudainement
les ennemis qui vendangeaient à travers le clos sans ordre, sans
enseigne, sans trompette ni tambour - en effet, les porte-drapeaux et
leurs enseignes le long des murs, les tambours avaient défoncé
leurs caisses d'un côté pour les remplir de raisins, les trompettes
étaient chargées de pampres, personne n'était plus à son rang-,
il leur asséna donc de si rudes coups, sans crier gare, qu'il les
renversait comme des porcs, en frappant à tort et à travers, à la
manière des anciens escrimeurs.

Aux uns il
écrabouillait la cervelle, aux autres il cassait bras et jambes, à
d'autres il démettait les vertèbres du cou, à d'autres il
disloquait les reins, faisait tomber le nez, pochait les yeux,
fendait les mandibules, enfonçait les dents dans la gueule,
défonçait les omoplates, meurtrissait les jambes, déboîtait les
hanches, mettait les osdes bras en pièces.

Si l'un
d'eux voulait aller se cacher au plus épais des ceps, il lui
froissait toute l'arrête du dos et lui brisait les reins comme à un
chien.

Si un autre
voulait se sauver en fuyant, il lui faisait voler la tête en
morceaux par la suture occipito-pariétale. Si un autre grimpait à
un arbre, croyant y être en sûreté, avec son bâton il l'empalait
par le fondement.

Si quelque
vieille connaissance lui criait : « Ah ! frère Jean, mon ami, frère
Jean, je me rends !

- Tu y es
bien forcé, disait-il ; mais en même temps tu rendras ton âme à
tous les diables. » Et soudain, il l'assommait de coups. [...]

Les uns
criaient : « Sainte Barbe ! » Les autres : « Saint Georges ! »
Les autres : « Sainte Nitouche! » Les autres : « Notre-Dame de
Cunault ! de Lorette ! de Bonne Nouvelle ! de la Lenou ! de Rivière
! » Les uns se vouaient à saint Jacques ; les autres au saint
suaire de Chambéry, mais il brûla trois mois après, si bien qu'on
n'en put sauver un seul brin ; d'autres à Cadouin , d'autres à
saint Jean d'Angély ; d'autres à saint Eutrope de Saintes, à saint
Clouaud de Cinais, aux reliques de Javrezay et mille autres bons
petits saints.

Les uns
mouraient sans parler, les autres parlaient sans mourir, les uns
mouraient en parlant, les autres parlaient en mourant. Les autres
criaient à haute voix : « Confession ! confession ! Confiteor
! Miserere ! In manus ! »

Le cri des
blessés était si grand que le prieur de l'abbaye sortit avec tous
ses moines ; quand ils aperçurent ces pauvres gens renversés de la
sorte à travers la vigne et blessés à mort, ils en confessèrent
quelques-uns. Mais tandis que les prêtres s'attardaient à
confesser, les petits moinillons coururent au lieu où était frère
Jean et lui demandèrent quelle aide il voulait qu'ils lui
apportent.

Il leur
répondit qu'ils pouvaient égorgeter ceux qui étaient tombés à
terre. Laissant donc leurs grandes capes sur le pied de vigne le plus
proche, ils commencèrent à égorgeter et achever ceux qu'il avait
déjà blessés. Savez-vous avec quels outils ? Avec de beaux canifs
: ce sont les petits demi-couteaux avec lesquels les petits enfants
de notre pays cernent les noix.

Puis avec
son bâton de croix, il gagna la brèche qu'avaient faite les
ennemis. Quelques-uns des moinillons emportèrent les enseignes et
les drapeaux dans leur chambres pour en faire des jarretières. Mais
quand ceux qui s'étaient confessés voulurent sortir par cette
brèche, le moine les assommait de coups en disant : « Ceux-ci sont
confessés et repentants, ils ont gagné des indulgences : ils s'en
vont en paradis, droit comme une faucille, ou comme le chemin de
Faye. » Ainsi, grâce à ses prouesses, tous ceux de l'armée qui
étaient entrés dans le clos furent anéantis ; ils étaient au
nombre de treize mille six cent vingt-deux, sans compter les femmes
et les petits enfants, comme de bien entendu.

Jamais
l'ermite Maugis avec son bourdon, dont on parle dans la geste des
quatre fils aymon, ne s'élança aussi vaillamment contre les
Sarrasins que le moine contre les ennemis avec le bâton de la croix.

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