Exercice

La renaissance du plateau picard

La collaboration de cinquante communes permet de ranimer une région

Il se passe quelque chose sur le plateau picard. A mi-chemin entre Amiens et Paris, entre Beauvais et Compiègne, l'endroit semble pourtant avoir bien peu à offrir. Une population dispersée dans de très petits villages, une campagne plus âpre que riante où les grandes exploitations ont rayé les talus, les haies et les taillis. Pas d'industrie, une agriculture qui ne fournit plus d'emplois, pas de tourisme. "Nous n'avons aucune richesse". Pourtant, depuis la fin des années 70, un vent nouveau a commencé à souffler avec un "plan d'aménagement rural" initié par l'Etat.

Les atouts et les faiblesses des cantons de Saint-Just-en-Chaussée et de Maignelay ont été recensés ; les maires des villages ont commencé à travailler ensemble. En 1982, les plus motivés créent un syndicat de développement local, le SEP Plateau picard. Trente communes se lient ainsi d'une manière très souple. "Sur une idée plus que sur des objectifs précis, se souvient Pierre Guyard, l'un des piliers du mouvement. Une volonté d'agir ensemble, presque un acte de foi". Vingt d'entre elles s'engagent dans la première réalisation concrète : une action de réhabilitation de l'habitat. Peu à peu, les autres communes vont se rallier au mouvement. En 1988, elles sont plus de quarante à adopter une chartre intercommunale. Deux ans plus tard, elles seront cinquante et une (la totalité des deux cantons, plus deux communes voisines) à transformer le SEP en district, c'est-à-dire en unité administrative dotée d'une fiscalité propre, donc de possibilités d'actions beaucoup plus importantes.

Toutes les catégories de population, tous les secteurs de la vie en société sont concernés par ce qui s'est fait depuis dix ans. Peu d'équipements ont été construits ; mais un effort constant d'imagination a été fait pour utiliser au mieux ce qui existe en lui apportant des compléments modestes. Ainsi, un bébébus, doté des équipements nécessaires, rend possible l'accueil des petits dans de simples locaux ; on utilise une ferme ou un car pour faire du théâtre ; on sort les jeunes de leur isolement et on les aide à s'insérer en mettant à leur disposition un parc de mobylettes qu'ils peuvent louer à très petit prix.

L'essentiel n'est pas dans le catalogue des réalisations. Il est dans la volonté de se collecter avec un problème global : celui de ces lieux d'où disparaissent deux formes essentielles de travail : l'usine et les champs. Comme "il n'y a plus de travail et qu'il n'y en aura plus", quel type de société concevoir pour remplacer celle qui se désagrège sous nos yeux ? Si l'on écoute bien Pierre Guyard, le président du district, et Béatrice Bazin, sa principale animatrice, tout converge vers une idée forte : recomposer le tissu social, relancer l'activité et les échanges, non plus autour du fait de produire mais autour du développement d'une multitude de services et d'activités économiques de proximité. Les hommes et les femmes du XXème siècle ont pris goût aux services qu'apporte la ville : le district, avec ses 25.000 habitants, peut et doit devenir une sorte de ville "éclatée", organisée de telle façon que l'on y trouve à moins de dix minutes de chez soi (en voiture) toutes les commodités.

Une ville "éclatée".

Ayant renoncé à de vains efforts pour devenir un "bassin d'emplois", il met toute son énergie à devenir un "bassin de vie". Les principes qui guident l'action sont aussi importants que le projet. Intégrer les communes ne signifie pas centraliser. Le district fonctionne avec une minuscule équipe : il ne gère rien en direct, confiant chaque nouvelle initiative à une association créée pour la circonstance. "Nous croyons à la cellule communale, dit Pierre Guyard. La structure intercommunale ne veut pas se substituer à elle, mais la fortifier en développant ses possibilités d'actions". Plus étonnant : l'unanimité n'est pas recherchée ; on s'en méfierait plutôt par crainte de l'uniformité. Si toutes les communes ne participent pas à une initiative, "ce n'est pas un échec ; au contraire, cela permet des comparaisons qui aident les gens à réfléchir, donc à évoluer".

Dans tous les domaines on cherche à rassembler, mais ne s'intègrent que ceux qui le veulent. Et les regroupements ne sont jamais très larges. Ils se font autour d'un centre d'intérêt particulier : "Je ne crois pas aux grand-messes", dit Pierre Guyard. Mettre tout le monde autour d'une table pour discuter d'un problème ou d'un projet est une formule qui ne plaît guère. Le souci dominant de l'équipe du district est de susciter toujours plus de groupes autonomes comme autant de source de vie sociale. Les rencontres ont autant d'importance que les réunions. Et les relations naturelles entre les différents groupes ainsi que les échanges spontanés assurent la cohésion de l'ensemble.

Même la façon d'agir fait l'objet d'une grande attention ; prendre les personnes et les situations telles qu'elles sont ; laisser mûrir les prises de conscience aussi longtemps que nécessaire mais aussi anticiper sur les problèmes pour avoir le temps de réfléchir et de développer la réflexion dans la population. Ne jamais copier ce qui se passe ailleurs même si on l'observe attentivement : "il n'y a pas de formule passe-partout, de recette, souligne Béatrice Bazin. Il faut toujours inventer parce que les situations ne sont jamais identiques".

L'emploi est rarement mis au premier plan. Il vient, en quelque sorte, en plus. Personne n'a fait le compte de ce qu'a généré ce dynamisme. On peut seulement glaner quelques chiffres : une douzaine d'emplois pour la mission locale, cinq pour le service des repas à domicile, trois pour l'association intermédiaire de travail temporaire, bientôt cinq ou six pour le dispositif "petite enfance" (sans compter les postes temporaires), etc. Il y a aussi les emplois créés indirectement, par exemple à travers la réhabilitation annuelle d'une centaine de logements depuis dix ans. Au total, on atteint certainement des effectifs assez importants.

Pensés dans ce contexte, les "emplois de proximités" prennent un tout autre visage. Alors qu'il est difficile ailleurs d'y voir autre chose qu'une régression, ils prennent ici la dimension d'une forme d'activité pour demain.

Un surprenant mélange.

Dans cette campagne si éloignée des jeux de paroles et des envolées intellectuelles, on se sent soudain en prise sur l'avenir. Modestes mais témoignant d'une étonnante intelligence des situations, les idées affleurent à chaque coin de phrase. Comment ne pas penser que resurgit un certain passé ?

Dans un village du canton de Saint-Just-en-Chaussée, il s'est passé approximativement entre les années 20 et 60 - "des événements extraordinaires" : une riche famille, propriétaire de la plupart des terres, a décidé, parce qu'elle n'avait pas d'enfant, de faire profiter les habitants de ses biens. Il en est résulté tout un réseau d'initiatives : coopératives agricoles, usines où les ouvriers étaient associés aux décisions, mutuelles créées avant 1936 et une multitude d'associations de sport, de théâtre, de musique...

Pierre Guyard est issu de ce village, d'autres animateurs du district en ont été plus ou moins marqués. Tel évoque l'influence d'un prêtre, d'autres parlent d'une inspiration fouriériste. L'épisode reste à explorer. Mais il paraît peut douteux que ce qui se passe sur le plateau picard combine en un surprenant et merveilleux mélange la solidité terrienne et une capacité d'invention sociale qui continuent à se nourrir, sans le savoir, des profondeurs de l'histoire.

Marie-Claude Betbeder

Journal : Le Monde

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Votre analyse

1 - Soulignez les phrases-clés.

2 - Encadrez les mots de liaison.

3 - Poursuivez la démarche par étapes comme elle vous est présentée dans l'exercice "Au temps des Jules" :

. posez-vous les bonnes questions

. trouvez l'idée générale et les idées principales du texte.

4 - Dans cet article, on ne vous demande pas de reconstituer un texte.

Votre restitution

- Indiquez l'idée générale.

- Indiquez les idées principales.

Corrigé

(pour plus de facilité, nous avons mis en gras les phrases-clés et souligné les mots de liaison)

La renaissance du plateau picard

La collaboration de cinquante communes permet de ranimer une région

Il se passe quelque chose sur le plateau picard. A mi-chemin entre Amiens et Paris, entre Beauvais et Compiègne, l'endroit semble pourtant avoir bien peu à offrir. Une population dispersée dans de très petits villages, une campagne plus âpre que riante où les grandes exploitations ont rayé les talus, les haies et les taillis. Pas d'industrie, une agriculture qui ne fournit plus d'emplois, pas de tourisme. "Nous n'avons aucune richesse". Pourtant, depuis la fin des années 70, un vent nouveau a commencé à souffler avec un "plan d'aménagement rural" initié par l'Etat.

Les atouts et les faiblesses des cantons de Saint-Just-en-Chaussée et de Maignelay ont été recensés ; les maires des villages ont commencé à travailler ensemble. En 1982, les plus motivés créent un syndicat de développement local, le SEP Plateau picard. Trente communes se lient ainsi d'une manière très souple. "Sur une idée plus que sur des objectifs précis, se souvient Pierre Guyard, l'un des piliers du mouvement. Une volonté d'agir ensemble, presque un acte de foi". Vingt d'entre elles s'engagent dans la première réalisation concrète : une action de réhabilitation de l'habitat. Peu à peu, les autres communes vont se rallier au mouvement. En 1988, elles sont plus de quarante à adopter une chartre intercommunale. Deux ans plus tard, elles seront cinquante et une (la totalité des deux cantons, plus deux communes voisines) à transformer le SEP en district, c'est-à-dire en unité administrative dotée d'une fiscalité propre, donc de possibilités d'actions beaucoup plus importantes.

Toutes les catégories de population, tous les secteurs de la vie en société sont concernés par ce qui s'est fait depuis dix ans. Peu d'équipements ont été construits ; mais un effort constant d'imagination a été fait pour utiliser au mieux ce qui existe en lui apportant des compléments modestes. Ainsi, un bébébus, doté des équipements nécessaires, rend possible l'accueil des petits dans de simples locaux ; on utilise une ferme ou un car pour faire du théâtre ; on sort les jeunes de leur isolement et on les aide à s'insérer en mettant à leur disposition un parc de mobylettes qu'ils peuvent louer à très petit prix.

L'essentiel n'est pas dans le catalogue des réalisations. Il est dans la volonté de se collecter avec un problème global : celui de ces lieux d'où disparaissent deux formes essentielles de travail : l'usine et les champs. Comme "il n'y a plus de travail et qu'il n'y en aura plus", quel type de société concevoir pour remplacer celle qui se désagrège sous nos yeux ? Si l'on écoute bien Pierre Guyard, le président du district, et Béatrice Bazin, sa principale animatrice, tout converge vers une idée forte : recomposer le tissu social, relancer l'activité et les échanges, non plus autour du fait de produire mais autour du développement d'une multitude de services et d'activités économiques de proximité. Les hommes et les femmes du XXème siècle ont pris goût aux services qu'apporte la ville : le district, avec ses 25.000 habitants, peut et doit devenir une sorte de ville "éclatée", organisée de telle façon que l'on y trouve à moins de dix minutes de chez soi (en voiture) toutes les commodités.

Une ville "éclatée".

Ayant renoncé à de vains efforts pour devenir un "bassin d'emplois", il met toute son énergie à devenir un "bassin de vie". Les principes qui guident l'action sont aussi importants que le projet. Intégrer les communes ne signifie pas centraliser. Le district fonctionne avec une minuscule équipe : il ne gère rien en direct, confiant chaque nouvelle initiative à une association créée pour la circonstance. "Nous croyons à la cellule communale, dit Pierre Guyard. La structure intercommunale ne veut pas se substituer à elle, mais la fortifier en développant ses possibilités d'actions". Plus étonnant : l'unanimité n'est pas recherchée ; on s'en méfierait plutôt par crainte de l'uniformité. Si toutes les communes ne participent pas à une initiative, "ce n'est pas un échec ; au contraire, cela permet des comparaisons qui aident les gens à réfléchir, donc à évoluer".

Dans tous les domaines on cherche à rassembler, mais ne s'intègrent que ceux qui le veulent. Et les regroupements ne sont jamais très larges. Ils se font autour d'un centre d'intérêt particulier : "Je ne crois pas aux grand-messes", dit Pierre Guyard. Mettre tout le monde autour d'une table pour discuter d'un problème ou d'un projet est une formule qui ne plaît guère. Le souci dominant de l'équipe du district est de susciter toujours plus de groupes autonomes comme autant de source de vie sociale. Les rencontres ont autant d'importance que les réunions. Et les relations naturelles entre les différents groupes ainsi que les échanges spontanés assurent la cohésion de l'ensemble.

Même la façon d'agir fait l'objet d'une grande attention ; prendre les personnes et les situations telles qu'elles sont ; laisser mûrir les prises de conscience aussi longtemps que nécessaire mais aussi anticiper sur les problèmes pour avoir le temps de réfléchir et de développer la réflexion dans la population. Ne jamais copier ce qui se passe ailleurs même si on l'observe attentivement : "il n'y a pas de formule passe-partout, de recette, souligne Béatrice Bazin. Il faut toujours inventer parce que les situations ne sont jamais identiques".

L'emploi est rarement mis au premier plan. Il vient, en quelque sorte, en plus. Personne n'a fait le compte de ce qu'a généré ce dynamisme. On peut seulement glaner quelques chiffres : une douzaine d'emplois pour la mission locale, cinq pour le service des repas à domicile, trois pour l'association intermédiaire de travail temporaire, bientôt cinq ou six pour le dispositif "petite enfance" (sans compter les postes temporaires), etc. Il y a aussi les emplois créés indirectement, par exemple à travers la réhabilitation annuelle d'une centaine de logements depuis dix ans.Au total, on atteint certainement des effectifs assez importants.

Pensés dans ce contexte, les "emplois de proximités" prennent un tout autre visage. Alors qu'il est difficile ailleurs d'y voir autre chose qu'une régression, ils prennent ici la dimension d'une forme d'activité pour demain.

Un surprenant mélange.

Dans cette campagne si éloignée des jeux de paroles et des envolées intellectuelles, on se sent soudain en prise sur l'avenir. Modestes mais témoignant d'une étonnante intelligence des situations, les idées affleurent à chaque coin de phrase. Comment ne pas penser que resurgit un certain passé ?

Dans un village du canton de Saint-Just-en-Chaussée, il s'est passé approximativement entre les années 20 et 60 - "des événements extraordinaires" : une riche famille, propriétaire de la plupart des terres, a décidé, parce qu'elle n'avait pas d'enfant, de faire profiter les habitants de ses biens. Il en est résulté tout un réseau d'initiatives : coopératives agricoles, usines où les ouvriers étaient associés aux décisions, mutuelles créées avant 1936 et une multitude d'associations de sport, de théâtre, de musique...

Pierre Guyard est issu de ce village, d'autres animateurs du district en ont été plus ou moins marqués. Tel évoque l'influence d'un prêtre, d'autres parlent d'une inspiration fouriériste. L'épisode reste à explorer. Mais il paraît peut douteux que ce qui se passe sur le plateau picard combine en un surprenant et merveilleux mélange la solidité terrienne et une capacité d'invention sociale qui continuent à se nourrir, sans le savoir, des profondeurs de l'histoire.

Votre restitution

Idée générale

Favoriser le groupement des communes de la région Picardie avec pour objectif principal le développement del'activité et des échanges en créant des ervices de proximité.

Idées principales

Constat

- désertification de la région

- taux de chômage important : fermeture des usines, monde agricole éteint, pas de tourisme.

Les idées et la mise en application

- Création en 1982 d'un syndicat de développement rural.

- Volonté d'agir ensemble avec un effort constant d'imagination pour développer des activités de servcie de proximité.

- Mise en place de structures nécessitant peu de moyens financiers.

- A chaque nouvelle initiative une association se crée pour assurer la gestion de la cellule.

- L'unanimité dans la participation aux activités n'est pas nécessaire, cela permet des comparaisons dans les différents fonctionnements.

- Volonté très forte de prendre en compte : la communication spontanée entre les personnes ; les temps de réfléxion nécessaires avant l'action.

Résultats

- Des emplois se créent sans que cela soit l'objectif principal au départ.

- Les communes adhèrent au SEP de plus en plus.

- On assiste à une étonnante combinaison entre la "solidité terrienne" et la capacité créative des individus.

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Agathe

Professeur de langues dans le secondaire, je partage avec vous mes cours de linguistique !