La question est caricaturale mais toujours on ne peut plus d’actualité. Parce qu’elle engage toute la société, cette interrogation est cruciale et nous sommes loin d’en avoir fait le tour, d’autant qu’elle est plus complexe qu’il n’y paraît.

Faites d’ailleurs le test : spontanément, nous sommes tentés, nous, enfants d’un pays dont la devise pose la liberté comme première et primordiale, de répondre « oui ». Oui, il faut rire de tout. Parce que cette capacité engage notre liberté, parce que c’est vital, parce que c’est la preuve que nous sommes en démocratie…mais rapidement, surviennent les problèmes.

Puis-je, moi, vraiment rire de tout ? Tout me fait-il rire ? La réponse tend vers la négation : je n’ai pas envie de rire lorsqu’il m’arrive quelque chose de grave ; pas plus que lorsque mes proches ou des milliers d’individus sont touchés. Tous les sujets ne me font pas rire parce que, avant, ils m’auront heurté d’une manière ou d’une autre : est-ce que la pédophilie est un sujet qui se prête chez moi à l’humour ? En soi, même, est-ce un sujet qui prête à rire ?…pas évident. Plus encore, il y aura des gens avec lesquels je pourrai rire de certains sujets et d’autres non : la sexualité est un sujet de prédilection avec les amis, moins avec les parents ! Choisir son interlocuteur limite donc le champ des possibles du rire.

Viennent ensuite les problèmes d’ordre éthique : ai-je le droit (d’un point de vue moral) de rire de tout ? N’est-ce pas considérer que rien n’a d’importance ? Or n’y a-t-il pas chez moi (et par extension chez l’autre) des sujets qui comptent, des choses qui nous tiennent à cœur et dont je n’aurais pas envie que l’on se moque ? Famille, religion, sexualité, histoire personnelle ou collective, maladie, mort…sont autant de sujets dont je ne rirai pas facilement voire dont je ne veux pas rire, parce que c’est sérieux, dur, triste ou méchant…

Or la hiérarchie des valeurs n’est pas la même pour chaque individu : certains vont se moquer de leur histoire, d’autres ne seront pas touchés par la question religieuse…alors mettre des barrières aussi larges, ne revient-il pas tout simplement à se priver de rire ? S’il faut prendre des gants avec les uns et les autres, puis-je encore trouver un terrain d’entente pour un « rire ensemble » ?

Voyons, à la lumière d’éléments récents, comment se posent encore dans nos sociétés modernes les limites du rire.

Le rire et la censure

Vous croyiez que la censure n’existait plus aujourd’hui en France ? Détrompez-vous !Des faits récents vont à l’encontre de cette assertion rassurante mais erronée.

Commençons par rappeler que l’humour est, par excellence, quelque chose de diachronique. Il n’existe pas d’humour pérenne : toute forme d’humour s’inscrit dans le temps, dans une époque ou dans une génération. Ce qui faisait rire nos parents ne nous fait plus rire aujourd’hui (sans pour autant nous choquer, d’ailleurs, simplement, nous ne jugeons plus cela drôle).

Plus encore, nous sommes dans une société où les groupes ethniques mais aussi sociaux, politiques et religieux sont si importants que le rire transversal n’est presque plus envisageable. Plus encore, la tendance est à se moquer des tenants des autres groupes, créant ainsi des tensions malsaines (que seul le rire pouvait jusqu’à présent apaiser !). Celles-ci vont jusqu’à des dépôts de plainte et personne ne rit plus !

Ce problème engage toute la société et l’ensemble de ses valeurs clés : liberté, bien sûr mais aussi tolérance, bienveillance…la seule issue moderne qui a été trouvée à cette lutte des clans dans l’humour c’est l’autocensure. Si le pouvoir ne censure plus comme il le faisait au temps des Lumières, c’est bien parce qu’il n’a plus à le faire : les humoristes se restreignent, rechignent à pousser plus loin leur verve humoristique de peur de heurter, de blesser voire d’être sanctionnés.

Ecoutez les sketchs de Desproges et voyez si un humour pareil est encore audible aujourd’hui sur des chaînes de télévision ou à la radio ! La question n’est pas même ici de savoir si cela ferait rire les jeunes générations mais simplement de savoir si ce serait audible[1] !

 

Il restait quelques trublions sur nos antennes qui n’avaient peur ni de Dieu ni du diable et qui coûte que coûte disaient ce qu’ils pensaient, que cela plaise ou non… et cela n’a pas plu.

Les humoristes de France Inter ont fait l’objet en juin 2010 de vives remontrances puis d’un licenciement (non-reconduction de leur contrat) pour des propos diffamatoires à l’encontre d’hommes politiques. Cette affaire France Inter a relancé la question de la liberté d’expression comme l’avait fait, avant elle, l’affaire dite du « prophète[2] ».

Document : L’affaire France Inter

Le risque majeur de ces affaires réside dans le polissage de l’humour. Censure et autocensure –plus redoutable encore !- menacent nos sociétés.

Pour autant tous les sujets se prêtent-ils au rire ?

Les sujets tabous

Il existe de nombreux tabous, là encore très ancrés dans les sociétés et dans les époques.

En règle générale, on ne se moque pas des plus faibles parce que c’est cruel. Les handicapés, les pauvres, les victimes ne font pas l’objet du rire de la part des humoristes parce que ces derniers, ce faisant, ne trouveraient pas leur public. Certains s’y sont frottés publiquement et les plaintes contre eux ont eu raison de leurs sketchs. C’est le cas de Patrick Timsit et de Bruno Gassiot qui s’étaient moqués respectivement des handicapés mentaux et des nains.

Pourtant il faut avouer que l’humour dans le cercle privé sur ce type de personnes peut être assez jubilatoire : le limiter serait donc une hypocrisie. Parce qu’il faut noter que l’humour se fait souvent au détriment des autres. C’est une façon de se sentir supérieur, voire épargné, une façon donc de se rassurer.

Le rire « avec » est donc plus politiquement correct que le rire « de » ou « contre ». Mais cette tendance explique aussi les dérives que l’on connaît aujourd’hui : il faut être juif pour se moquer des juifs, arabe pour se moquer des arabes, noir pour se moquer des noirs, banlieusard pour se moquer de la banlieue, femme pour se moquer de la gent féminine, ou encore mère pour se moquer de la maternité[3]…bref, ce rire ghettoïsé semble on ne peut plus restrictif.

Plus largement, l’humour, en ce qu’il implique une mise à distance, réclame du temps. Traiter à chaud, sur le mode humoristique, une actualité dramatique peut être très mal perçu. Certaines blagues sont nées de la catastrophe humaine et sanitaire au Japon et ne sont pas du goût de tout le monde. Mais ce n’est rien d’autre que de l’humour noir, pas toujours de bon goût, il est vrai, souvent dur, froid, cynique mais une forme d’humour quand même.

Or l’humour ne sert-il pas précisément d’exutoire ?

Une fois encore, nous rappellerons que les tenants de ce type d’humour ont été sans pitié avec les autres mais ne se sont pas épargnés : Desproges pour le citer de nouveau fit dans les années 80 un sketch sur les juifs où il tourne en dérision l’un des sujets les plus graves de notre Histoire mais il se moquait aussi de son père malade du cancer comme de sa propre maladie. Les tenants de ce type d’humour doivent avoir la liberté de s’exprimer de la sorte à condition de pouvoir se prendre eux-mêmes comme cible…

La question des limites du rire

Faut-il alors fixer des limites à l’humour ?

La question n’est pas sans fondement : rire de tout c’est aussi pousser le rire de plus en plus loin et se pose alors la question des limites : jusqu’où peut-on aller ?

Autoriser voire encourager les attaques personnelles mais en limiter la portée aux propos, et autres tics de langage en épargnant le physique a-t-il du sens ? Schopenhauer distinguait déjà dans L’art d’avoir toujours raison les attaques ad hominem des attaques ad personam : si les premières étaient tolérées parce qu’elles visaient ce qu’il y a de public en l’homme (ses propos..) les secondes étaient proscrites en raison d’un écart par rapport à l’objet de départ. Mais peut-on aujourd’hui distinguer chez les hommes politiques les idées de leur vie privée ou de leurs tics, tant ces personnages se montrent sous toutes les coutures [4]?

Autre problème : si l’on admet la nécessité de fixer des limites à l’humour, entachant ainsi le principe de liberté d’expression, qui choisirait-on pour fixer celles-ci ? Quelle autorité morale, juridique, politique ou religieuse s’octroierait le droit de dire ce qui se prête au rire ou non ? Cette autorité une ou multiple n’aurait-elle pas la tentation de n’agir que dans son intérêt ? A chaque changement de gouvernance, les limites du rire changeraient, faisant de celui-ci quelque chose d’éminemment politique et versatile.

Finalement, le plus sage n’est-il pas de laisser choisir en dernière instance le public ?

Quelle incidence aura un sketch qui ne fera pas rire ? Aucune.

Références

[1]Voyez aussi Laurent Violet qui, dès 1985, fit ses spectacles avec un lapin mort dépecé sur scène…

[2] Les « caricatures de Mahomet » sont une série de douze dessins parus le 30 septembre 2005 dans le journal danois Jyllands-Posten, dont l'un représente le prophète de l'islam Mahomet coiffé d'un turban en forme de bombe. Voir aussi sur le sujet la réaction de Plantu.

[3] Comme le fait aujourd’hui Florence Foresti dans son spectacle Mother Fucker.

[4] Voir encore récemment les photos parues dans la presse montrant Dominique Strauss-Kahn dans sa cuisine avec sa femme en train de préparer une pièce de bœuf !

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Clément M

Freelancer et pilote, j'espère atteindre la sagesse en partageant le savoir que j'ai acquis lors de mes voyages au volant de ma berline. Curieux scientifique, ma soif de découverte n'a d'égale que la durée de demie-vie du bismuth 209.

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