I. L'objectivité historique

- Une réunion vraisemblable

- Une technique de description simple et traditionnelle

II. Trois portraits véridiques

- Robespierre

- Danton

- Marat

III. La dimension mythique

- La mise en scène

- Les contrastes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En 1874, presque un siècle après les événements révolutionnaires, Victor Hugo publie son roman Quatre-vingt-treize, qui relate, par un subtil mélange d'histoire et de fiction, une des périodes les plus noires de la Révolution française : la Terreur, qui vit se multiplier les exécutions capitales, et coïncide avec l'écrasement de la révolte vendéenne. Dans le chapitre II de la Deuxième Partie, l'auteur évoque une réunion secrète des trois principaux chefs du gouvernement, qui comptent parmi les hommes célèbres de l'époque : Robespierre, Danton, Marat, à la fois bourreaux et futures victimes. Tous trois, par leur forte personnalité et leur influence sur le cours des événements, ont marqué l'imagination des peintres et des écrivains postérieurs. L'esprit épique de Hugo ne pouvait qu'être fasciné par ces créatures impressionnantes. C'est pourquoi, au delà d'une description empreinte de réalisme, le romancier accuse les traits, force les contrastes, pour leur donner une dimension mythique.

V. Hugo aime les reconstitutions historiques, qu'il introduit souvent dans ses œuvres romanesques ou poétiques, avec un luxe de détails puisés dans la documentation d'époque : Notre-Dame de Paris, Les Misérables, les Châtiments offrent ainsi des fresques de l'Histoire française. Dans Quatre-vingt-treize, la réunion de Robespierre, Danton et Marat correspond à ce souci d'exactitude.

Le 28 juin 1793, date indiquée par Hugo quelques lignes avant ce passage, les trois hommes sont au faîte de leur pouvoir, après la chute des opposants girondins. Leur rendez-vous secret dans un café ce jour-là est très vraisemblable : alliés pour gouverner, ils éprouvaient Je besoin de se rencontrer discrètement pour prendre certaines décisions communes et coordonner leurs actions. Cette entente porta, d'ailleurs, le nom de triumvirat, en référence à celle de César, Pompée et Crassus (ou Lépide) durant l'Antiquité romaine. Le choix d'un cabaret correspond aussi à la réalité : V. Hugo précise un peu avant qu'il s'agit du cabaret de la rue du Paon, où les trois complices se rendaient souvent, et il rappelle les actes qui y furent décidés.

Le romancier adopte une technique de description simple et traditionnelle : il peint les personnages successivement, tels que les verrait un observateur objectif dans la salle, comme l'indiquent les verbes " quoiqu'on y vît " , " semblait ", " laissait deviner " . Ainsi la présence du poignard est révélée par une déduction, à partir d'un pli de la blouse. L'identité n'est révélée qu'après les portraits, comme si l'observateur les reconnaissait soudain. Aucun des hommes n'est privilégié : cinq ou six lignes suffisent pour chacun. Deux éléments interviennent exclusivement : le physique et les vêtements, qui apparaissent dans cet ordre pour Robespierre et Marat, dans l'ordre inverse pour Danton, sans doute par souci de variété. La syntaxe est simple, avec une juxtaposition de phrases courtes, peu de subordonnées, de nombreux adjectifs descriptifs et des appositions, qui donnent l'impression que l'œil passe d'un détail à l'autre. La fréquence des verbes " être " et " avoir " renforce la sobriété du style, dépouillé au point de paraître pauvre : " avait " est écrit sept fois, " était " cinq fois. " Avoir été " unit les deux verbes français les plus banals.

V. Hugo ne se révèle pas plus original, en apparence, sur les détails retenus pour la description. Les chefs révolutionnaires ne se sont pas déguisés pour échapper aux curieux : leurs portraits ressemblent en tous points aux témoignages de l'époque.

Robespierre, comme le signale l'auteur, était alors " jeune " , il avait trente-cinq ans. Sa pâleur apparaît souvent chez d'autres observateurs, ainsi que la gravité et la sévérité du regard. Très rigide dans ses mœurs, il se contrôlait constamment malgré sa nervosité qui le poussait à agir sans cesse : V. Hugo exprime bien ces caractéristiques en remarquant le " tic nerveux qui devait le gêner pour sourire ". Le peintre Gérard fit durant une séance de la Convention une esquisse de Robespierre accompagnée de cette note : " Les yeux verts, le teint pâle, habit nankin rayé vert, gilet blanc rayé bleu, cravate blanche rayée rouge. " Ce mélange des couleurs reflète l'élégance légendaire du personnage : V. Hugo reprend ces caractéristiques avec l'absence de pli sur l'habit bleu clair et l'abondance de détails prouvant une mise étudiée. Quatre adjectifs terminés par le même son et de longueur équivalente (2/2/2/3) insistent sur la correction : " poudré, ganté, brossé, boutonné ". " Poudré " et " brossé " indiquent des soins, " ganté " et " boutonné ", la tenue impeccable. La poudre sur les cheveux signalait alors les nobles ou les bourgeois soigneux : le peuple n'en mettait pas.

Danton fut célèbre pour sa laideur, sa carrure d'athlète, ses traits grossiers, sa chevelure abondante, le négligé de ses habits. Hugo reprend ces éléments physiques avec la mention de la petite vérole, maladie vénérienne qui ravagea effectivement ce visage. " Géant ", " grand ", cheveux tout hérissés ", " lèvres épaisses ", " dents grandes ", " poing de portefaix " insistent sur les dimensions. Les éléments vestimentaires correspondent à la réalité avec "vaste habit ", " débraillé ", " cravate dénouée tombant plus bas que le jabot ", ce qui cumule deux fautes de goût, comme le suggère l'expression " la veste ouverte avec des boutons arrachés ". L'assonance en [a] dans " un vaste habit de drap écarlate " accentue sans doute l'ampleur et la teinte criarde de l'étoffe. L'absence de coquetterie est flagrante chez ce personnage : l'exubérance de la perruque se joint à un manque de soin, puisque manifestement il ne l'a ni poudrée ni coiffée depuis plusieurs jours : on y voit " un reste de coiffure et d'apprêt ". Les bottes à revers apparaissent souvent dans les gravures d'époque représentant cet homme. Leur lourdeur est accentuée par la répétition : "botté de bottes à revers ". L'œil éclatant, enfin, exprime la fougue propre à Danton, qui outre sa propre énergie bénéficiait de la jeunesse, puisqu'il avait un an de moins que Robespierre. Ses qualités morales contradictoires s'impriment sur sa face au point d'y laisser la marque d'une ride et d'un pli : un mélange de passion violente évoquée par la colère, et de bonté suggérée par le sourire.

Marat, en revanche, avait cinquante ans, était petit ; atteint d'une dermatose inflammatoire, il était obligé de porter un turban. Ces éléments interviennent ici, avec l'adjectif " jaune " , " les yeux injectés de sang, des plaques livides sur le visage ". Le mouchoir noué sur les cheveux rappelle sa célèbre coiffure. Négligé lui aussi, il a " les cheveux gras et plats ", mais on retrouve cette absence totale de coquetterie dans les vêtements : il garde ses pantoufles, son gilet " sembl[e] avoir été de satin blanc " , ce qui révèle l'usure ou la saleté, sa veste, une rouppe, est taillée dans un tissu sans valeur. A la laideur de la maladie, il joignait un corps " difforme ", un visage disproportionné, sans front mais avec une " bouche énorme et terrible ". Ce dernier adjectif, avec les " yeux injectés de sang " et le poignard, suggère son tempérament cruel. La tête renversée annonce peut-être sa mort, car le tableau de David qui le montre assassiné par Charlotte Corday dans sa baignoire le peint ainsi.

Cette description réaliste et objective surprend chez V. Hugo, qui aime les exagérations et les formules frappantes. Or le sujet s'y prêtait : ses contemporains traitaient Danton d'Atlas, d'Hercule, de cyclope. Chateaubriand fit de Marat un " Caligula de carrefour ", Hugo lui-même l'appelle ailleurs " fonctionnaire de la ruine ". Il ne fait pas non plus allusion à leurs actions, et ne porte pas de jugement ni n'indique ses préférences. La retenue de l'auteur n'est cependant pas complète : la dimension mythique de ceux qu'il nomme peu après " ces trois hommes formidables " transparaît dans une progression vers l'horreur et dans les contrastes saisissants entre eux.

Le tableau de ces révolutionnaires assis n'est pas vu d'un seul regard : l'auteur passe d'un chef à l'autre selon un ordre calculé, des plus jeunes au plus âgé, du plus correct au plus monstrueux. Ainsi Robespierre, des trois, semble le plus civil et le plus civilisé, par la netteté bourgeoise de sa mise et de son physique. Seuls la froideur du regard, la gravité et le tic nerveux expriment la violence, qui est contrôlée. Danton et Marat sortent des normes communes par diverses caractéristiques, en particulier leur taille : l'un est grand, l'autre petit. Cependant le corps du premier conserve des proportions attendues : tout est grand en lui, et son énergie ne surprend pas avec un tel physique. Elle peut expliquer aussi le débraillé. Mais avec Marat, l'auteur présente une créature " difforme " , malade dans son corps et son âme : il est disproportionné, avec un visage grotesque où la bouche occupe toute la place, et l'adjectif " terrible " qui lui est accordé semble désigner un ogre ou un monstre. Donc, si Robespierre a tout d'un homme, Danton évoque le lion pour sa " crinière " , mais Marat ne suggère plus aucune créature connue.

De même on passe des " yeux froids " à " l'œil éclatant " puis aux " yeux injectés de sang", des " lèvres minces" aux " lèvres épaisses " puis à la " bouche énorme et terrible ". La pâleur devient petite vérole puis plaques livides. La perruque parfaitement poudrée et peignée devient hirsute puis disparaît avec les cheveux sales. Les habits coquets deviennent désordonnés, puis se réduisent à un assemblage hétéroclite où la tenue d'intérieur (les pantoufles) voisine avec le gilet de satin plus bourgeois et la veste populaire en drap grossier. Enfin l'évocation des trois hommes se termine par la mention inquiétante du poignard, rappel discret de leurs crimes. De saisissants contrastes animent de plus la description. Les principaux opposent Danton et Marat, auxquels l'auteur consacre une phrase de présentation : " Les deux autres hommes étaient, l'un, une espèce de géant, l'autre, une espèce de nain". L'opposition est d'autant plus forte que les mots " géant " et " nain " accentuent les différences, plus que " grand" et " petit ". Les coiffures aussi tendent à augmenter les proportions tout en s'opposant : à la crinière en liberté succèdent les cheveux plats et collés par la graisse.

Mais l'opposition est forte aussi entre Robespierre et Danton : froideur du visage sévère chez l'un, face très expressive chez l'autre, coquetterie du premier, débraillé du second. Les habits de Robespierre sanglent étroitement son corps, ceux de Danton flottent autour du sien. Jusque dans les détails, on peut remarquer que l'un est soigneusement " boutonné ", tandis que l'autre a des " boutons arrachés " ; un cou recouvert d'une " haute cravate " et d'un jabot précède le " col nu ".

Les contrastes sont même présents sur la figure de Danton, qui exprime à la fois fureur et mansuétude. Deux éléments de phrase de longueur presque identique rendent cet effet : " une ride de colère entre les sourcils, le pli de la bonté au coin de la bouche ". La parenté de sens et de son entre " pli " et " ride " permet de souligner l'opposition de la colère et de la bonté.

V. Hugo réussit donc, tout en évitant les exagérations et les jugements subjectifs, à peindre de façon réaliste ces personnages et à suggérer leur grandeur mythique.

Sans doute sa discrétion est-elle permise parce que le lecteur, justement, connaît et donc reconnaît ces figures de l'histoire française, popularisées par les récits, les cours d'histoire, les tableaux. Nul n'ignore en effet que durant la Terreur ces hommes furent responsables de milliers de guillotinés, et qu'un peu plus tard eux-mêmes furent frappés par la mort violente : Robespierre fit condamner Danton, Marat fut assassiné, Robespierre périt sur l'échafaud. Les liens de sang et de haine qui unissaient et séparaient ces êtres apparaissent ici, dramatisés par la simple description physique où transparaît une peinture morale. Une fois encore, donc, V. Hugo se révèle un grand romancier historique, fasciné par les périodes et les héros hauts en couleur de la France : son évocation de Napoléon dans les Châtiments présente les mêmes caractéristiques qu'ici : au jugement politique direct, à la condamnation des cruautés, il préfère la fascination exercée par le mythe. C'est en cela que l'homme politique engagé qu'il fut durant toute sa vie cède le pas à l'artiste.

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Mathieu

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