Résumé

Roman écrit par Jean Giono, publié en 1947.

Vers 1845, dans un village isolé du Trièves, non loin du col
de la Croix-Haute, des habitants disparaissent sans laisser de traces, l'hiver,
par temps de neige. Le capitaine de gendarmerie Langlois arrive au village pour
tenter d'élucider le mystère de ces disparitions. Un jour brumeux d'hiver,
Frédéric, propriétaire d'une scierie, observe un curieux manège : de la
fourche d'un hêtre planté en face de la porte de la scierie, il voit descendre
un inconnu, qui s'éloigne dans la neige en direction de la montagne. Monté à
son tour dans l'arbre, Frédéric découvre, au creux d'une maîtresse branche,
déposé sur un monceau d'ossements, le cadavre de Dorothée, une jeune fille
qu'il avait aperçue bien vivante vingt minutes avant. Frédéric suit à la trace
l'inconnu qui, s'éloignant tranquillement dans la neige sans se retourner, le
conduit jusqu'à un autre village, Chichilianne, et jusqu'à sa maison. D'un
passant, Frédéric apprend le nom de l'inconnu, "M.V.".

Informé par Frédéric, Langlois décide de se rendre à
Chichilianne, accompagné de quelques hommes. Entré dans la maison de M.V., il
ne tarde pas à en ressortir, accompagné de celui-ci. Suivi de Langlois, M.V.
s'éloigne du village, rejoint un bois, s'adosse au tronc d'un arbre. Langlois
l'abat de deux coups de pistolet. Dans le rappport qu'il rédige à l'intention
de ses supérieurs, Langlois décrit cette mise à mort comme un accident et donne
sa démission de la gendarmerie.

Rendu à la vie civile, Langlois ne tarde pas à reparaître au
village, où il a été nommé commandant de louveterie. Installé chez Saucisse, la
propriétaire du Café de la Route, une ancienne "lorette"
de Grenoble, ainsi surnommée en raison de son embonpoint, il intrigue les
villageois par son élégance, la beauté de son cheval, sa façon de tenir les
gens à distance sans pour autant les blesser, les visites qu'il reçoit (le
procureur du roi se déplace pour le voir et le traite en ami), sa conduite
parfois énigmatique : par exemple, il demande à voir, sans qu'on sache
pourquoi, les ornements sacerdotaux conservés dans l'église.

Avec la venue de l'hiver, l'occasion d'exercer ses nouvelles
fonctions ne tarde pas à se présenter : un loup, d'une force et d'une
audace exceptionnelles, égorge moutons, chevaux et vaches. Une battue est
décidée. Langlois l'organise minutieusement comme une cérémonie, une fête. Les
villageois, venus en nombre, sont les rabatteurs. Le procureur royal, Saucisse
et Madame Tim, la châtelaine de Saint-Baudille, une nouvelle amie de Langlois,
sont de la partie. Les femmes sont dans leurs plus beaux atours, installées sur
des traîneaux. La trace du loup conduit tout ce monde au pied d'une haute
falaise. Le loup les y attend, au centre d'un espace couvert de neige, un chien
égorgé à ses pieds. Et là, dans ce décor semblable à une scène de théâtre,
devant le public consitué par les chasseurs et les invités, Langlois s'avance
seul pour affronter le loup, et il l'abat, comme il avait fait pour M.V., de
deux coups de pistolet dans le ventre.

Cinq mois plus tard, Langlois demande à Saucisse et à Madame
Tim de l'accompagner jusqu'à un village assez éloigné où il veut rendre visite
à une femme qui y vit seule avec son petit garçon dans une maison isolée où
elle s'est installée après avoir quitté son pays d'origine. Elle gagne sa vie
comme brodeuse. Arrivés chez cette femme, pendant que Madame Tim marchande des
articles de toilette, Langlois, qui s'est fait oublier dans un fauteuil,
contemple l'intérieur de l'appartement, meublé avec un luxe inattendu chez une
simple ouvrière, et ses regards s'attachent sur un portrait d'homme, dont on
devine simplement la silhouette dans l'ombre de la pièce. Sans que cela soit
dit, on devine que cette femme est la veuve de M.V. et que le portrait est le
sien.

Vers la fin de l'été, Madame Tim invite Langlois à une fête
dans son château de Saint-Baudille. Langlois semble apprécier le confort et le
luxe des lieux, et il se conduit avec l'aisance qui lui est habituelle.
Pourtant, il apparaît à Saucisse, qui narre l'épisode, secrètement détaché et
lointain : tel un loup, égaré dans le monde des hommes, qui prend soin de
ne rien oublier de tout ce qu'il faut faire " pour arriver à survivre
dans les étendues désertes et glacées
".

Rentré au village, Langlois décide de faire construire un
" bongalove " et il annonce à Saucisse son intention de se
marier. Il la charge de lui trouver quelqu'un. Ce sera Delphine, "des
cheveux
noirs et de la peau bien tendue sur une armature ", que
Saucisse déniche pour lui à Grenoble, où ils sont descendus tous les deux pour
régler l'affaire. Langlois s'installe au bongalove avec celle que les
villageois appellent tout de suite "Madame la Commandante". Ils y
mènent une existence apparemment paisible. Chaque soir, Langlois va au jardin
fumer un cigare en contemplant le paysage.

L'hiver est revenu. La première neige est tombée. Langlois
descend au village, va frapper à la porte d'Anselmie, et lui demande de tuer
une de ses oies en lui coupant la tête. Puis tenant l'oie par les pattes, il
regarde son sang couler sur la neige. Il s'absorbe longtemps dans cette
contemplation. Puis, sans mot dire, il rentre chez lui.

Le soir même, Langlois va fumer son cigare au jardin. Mais
en fait de cigare, c'est un bâton de dynamite qu'il fume.

C'est Pascal que, pour éclairer l'énigme tragique de
l'histoire de Langlois comme pour amener son lecteur à une dernière réflexion,
Giono convoque à la fin du roman : "Qui a dit : "Un roi
sans divertissement est un homme plein de misères"?".

Les thèmes

Arbre
Comme dans l'ensemble de l'Suvre de Giono,
l'arbre occupe une place de choix dans la thématique de Un Roi sans divertissement.

Le hêtre de la scierie, notamment, joue le rôle d'un
véritable personnage. Présenté dès la première page du roman comme un arbre
d'une beauté sans égale, il est personnifié et assimilé à un être conscient et
surnaturel, un véritable dieu : "c'est l'Apollon-citharède des
hêtres"..."Il est hors de doute qu'il se connaît et qu'il se
juge". Cette assimilation se poursuit quand le narrateur le décrit en
1844, année où il est particulièrement beau: l'arbre a "mille bras
entrelacés de serpents verts", "cent mille mains de feuillages
d'or", "il dansait comme savent danser les êtres surnaturels".
Cette année-là, il est habité d'une vie exubérante : oiseaux de toutes
sortes, papillons et insectes, dansent dans sa ramure et autour de lui une
folle sarabande. La source secrète de toute cette vie, ce sont bien sûr les
cadavres que M.V. a déposés au creux d'une énorme branche (creux qui évoque un
nid), et qui finissent d'y pourrir tranquillement, nourrissant oiseaux et
insectes. L'alliance de la vie et de la mort, source de beauté, est ainsi
révélée par cet arbre exceptionnel.
La personnification n'est pas réservée au hêtre. Elle
s'étend, dans la même page, aux forêts qui, "assises sur les gradins des
montagnes, finissaient par le regarder en silence". Mais surtout, dans la
page magnifique où Giono décrit la forêt à l'automne, le commencement de cette
saison est décrit comme une extraordinaire fête que se donnent les arbres, en
revêtant de luxuriantes parures, qui sont des uniformes, des costumes de
courtisans, de riches vêtements ecclésiastiques; c'est d'ailleurs l'image d'une
cérémonie religieuse qui finalement l'emporte, cérémonie sanglante d'une beauté
inquiétante, proposant une véritable initiation à valeur religieuse :
"tels sont les sujets de méditation proposées par les fresques du
monastère des montagnes". On retrouve ici, dans une tonalité sans doute
moins rassurante, la vision panthéiste qu'exprimaient, avant 1940, les romans
et les essais de Giono.
Beauté
Voir "Divertissement".
Cérémonie et rituel
Motifs récurrents, les
cérémonies et les rituels qui les accompagnent sont une voie d'accès majeure à
la signification du roman.
Aucun homme ne peut se passer de cérémonies. Les vieillards
narrateurs en témoignent : "nous-mêmes nous aimons beaucoup les
cérémonies. Et nous avons tout un cérémonial qu'il ne faut pas s'aviser
d'ignorer ou de négliger dans les occasions où notre vie le réclame." Et
ils comprennent très bien que "pour ces travaux mystérieux qu'on fait dans
les régions qui avoisinent les tristesses et la mort" il faille "un
cérémonial encore plus exigeant" que celui qu'exige un baptême ou un
mariage. Langlois organise la chasse au loup comme une magnifique cérémonie,
selon un cérémonial très précisément réglé. Le même goût de la cérémonie se
retrouve chez Mme Tim, experte organisatrice de fêtes. A ce titre, la cérémonie
embellit et ennoblit le quotidien.
De façon plus profonde, plus mystérieuse et plus
inquiétante, la cérémonie et le rituel jouent un rôle essentiel dans l'initiation
(voir cet article) de Langlois par M.V. Les meurtres successifs perpétrés par
M.V. peuvent être compris comme la répétition d'un rituel. Si M.V. cache ses
victimes dans le hêtre, c'est peut-être pour mieux les dissimuler, mais c'est
sans doute surtout pour accomplir et renouveler un rituel d'offrande au
dieu-arbre. On peut aussi y voir la préfiguration de l'ostensoir, forme ronde
contenant une victime.

Cruauté
Profondément inscrite dans la Nature et
dans la nature humaine. On la lit dans le paysage des crêtes du Ferrand :
"Horizons entièrement fermés de roches acérées, aiguilles de Lus, canines,
molaires, incisives, dents de chiens, de lions, de tigres et de poissons
carnassiers". On la retrouve dans le spectacle de la forêt à
l'automne : "Chaque soir, désormais, les murailles du ciel sont
peintes avec ces enduits qui facilitent l'acceptation de la cruauté et
délivrent les sacrificateurs de tout remords", tandis que s'aligne
"la procession des érables ensanglantés comme des bouchers". Elle s'incarne
dans la figure du loup qui, autant que pour se nourrir, tue pour le plaisir de
tuer et de voir couler le sang. C'est consciemment, sans aucun doute, que M.V.
imite le comportement du loup dans sa façon d'attaquer et d'emporter ses
victimes, franchissant la frontière qui sépare d'habitude l'homme civilisé du
fauve, mais affirmant aussi et revendiquant la présence du fauve dans l'homme
apparemment civilisé : homo homini lupus dirait Plaute. Cruauté à laquelle
s'adonnent avec une délectation plus ou moins consciente les hommes
ordinaires,individuellement, à l'instar d'Anselmie décapitant son oie, ou en
meute, dans l'épisode de la chasse au loup, mais aussi dans la traque
(simplement suggérée) de la biche aux abois qu'est devenue la veuve de M.V. (
mais aussi celle de Frédéric à la poursuite de M.V. ), victime innocente des
meurtres de son mari.

Divertissement
Inscrit dans le titre et dans la
dernière phrase du roman, le mot "divertissement" renvoie à un thème
majeur du roman.
On le sait, la phrase sur laquelle se clôt le roman et dont
le début a fourni le titre est empruntée par Giono aux Pensées de Pascal :
" (&)un roi sans divertissement est un homme plein de misères."
(fragment 142 de l'édition Brunschvicg). Dans les Pensées, le mot
"divertissement" est à prendre dans son sens étymologique :
"divertir" (au sens du verbe latin divertere), c'est
"détourner de", "distraire de". Le mal dont nous détourne
et nous distrait le divertissement, c'est l'ennui. Pascal écrit :
"Rien n'est si insupportable à l'homme que d'être dans un plein repos,
sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. Il sent
alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance,
son vide. Incontinent il sortira du fond de son âme l'ennui, la noirceur, la
tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir." (édition Brunschvicg,
fragment 131). L'ennui nous laisse seuls face à la misère de notre existence
terrestre. Fuir l'ennui dans le divertissement, c'est refuser d'affronter la
vérité de notre condition -- prise de conscience pourtant nécessaire si nous
voulons travailler dès cette vie à gagner notre salut.
Comme Pascal, comme Baudelaire aussi qui, dans les Fleurs
du Mal
, décrit l'Ennui comme le plus grand et le père de tous les vices,
Giono considère l'ennui comme "la plus grande malédiction de
l'Univers" (Rencontres avec Marguerite Taos et Jean Amrouche,
1953).
Le mot "divertissement" apparaît pour la première
fois dans le roman dans la bouche de Langlois, à propos de M.V. Langlois
suggère au curé que le spectacle du cérémonial de la messe de minuit a pu
offrir à M.V. un divertissement (le mot est en italiques dans le texte)
suffisamment fort pour le détourner de la tentation d'un autre divertissement,
celui du meurtre, du moins pour cette nuit-là. Presque d'emblée, Langlois a
donc pressenti la nature du besoin qui pousse l'inconnu à tuer.
Nul être humain n'échappe au besoin et à la tentation du
divertissement, y compris le divertissement de la cruauté, y compris le
divertissement du meurtre. Tandis que, pour le curé, le tueur inconnu ne peut
être qu'un monstre, Langlois, plus perspicace, répond : "Ce n'est
peut-être pas un monstre", ce qui revient à dire qu'on peut lui appliquer
la définition que Saucisse proposera de Langlois lui-même : "c'était
un homme comme les autres!".
Pour tenir l'ennui à distance, tous les moyens sont bons,
mais il est une hiérarchie des divertissements.
Les tâches quotidiennes, rythmées par le retour des saisons,
fournissent aux villageois un divertissement généralement suffisant :
"nous avons, nous aussi, pas mal de choses à faire ", disent les
vieillards-narrateurs; cela leur vaut d'ailleurs les sarcasmes de Saucisse, qui
leur reproche de ne se rendre compte de rien : "Vous autres, vous
avez rentré le foin, mais maintenant c'est les pommes de terre". M.V. leur
aura tout de même procuré un divertissement au goût beaucoup plus âpre et
sauvage : celui de la terreur, "une terreur de troupeau de
moutons". Langlois lui-même, tant qu'il reste absorbé par sa traque de
M.V., n'a guère le temps de s'ennuyer. Ce n'est qu'après la mort de M.V. et une
fois libéré des obligations du service que la menace de l'ennui se fait pour
lui pressante.
A un degré plus élevé se place le divertissement de la fête.
Presque tous les personnages du roman (exceptons la "brodeuse" et
peut-être Delphine -- en somme , les épouses) savourent, à un moment où à un
autre, les charmes délicieux de la fête. Le temps de la fête, d'autant plus
intensément vécu qu'il est bref, le cérémonial qui l'accompagne toujours, cela
rompt la grisaille monotone du défilé des jours. Presque toutes les scènes
fortes et décisives du roman sont des scènes de fête : messe de minuit,
poursuite de M.V. par Frédéric II, chasse au loup (on se souvient que pour
Pascal, la chasse constitue pour les Grands le divertissement le plus fort),
fête à Saint-Baudille. La soirée au restaurant de Grenoble peut aussi être
considérée comme une fête offerte par Langlois à Saucisse.
Un divertissement de choix est procuré par le spectacle et
la jouissance de la Beauté. Beauté de la nature d'abord, dont la splendeur est
offerte à tous. Le hêtre de la scierie (M.V. ne résiste pas à la tentation de
venir le contempler dans sa gloire estivale), le commencement de l'automne dans
la forêt (véritable cérémonial de fête dont la Nature elle-même est
l'ordonnatrice), la falaise du fond de Chalamont, le spectacle du "vaste
monde" qui se déploie pour M.V. et pour Frédéric II du sommet de l'Archat,
les délectables échappées qu'on découvre des terrasses de Saint-Baudille, sont
de puissants divertissements pour l'âme humaine, toujours éprise de beauté.
Beauté aussi des créations humaines : beauté de la voûte ("on
n'inventera jamais rien de plus génial que la voûte"); beauté de cet
antique cadran d'horloge qui ravit l'âme de Frédéric II; beauté des habits de
fête dans l'épisode si théâtral et si musical de la chasse au loup...
On s'étonnera peut-être que, parmi les diverses formes du
divertissement, celui de l'amour ne joue à peu près aucun rôle. Certes, il y a
l'amitié amoureuse de Saucisse pour Langlois. Mais pour celui-ci, pas plus
apparemment que pour M.V., l'expérience amoureuse ne compte comme
divertissement qui vaille : peut-être parce que la routine conjugale,
auprès d'une "brodeuse", tue le divertissement : d'où l'échec
patent de l'expérience "Delphine"& Pourtant elle n'est pas une
brodeuse loin de là.
Dernière forme de divertissement -- la plus étrange, la plus
puissante et la plus dangereuse --, cet état singulier de
"distraction", en forme de fascination hypnotique, qui s'empare de
quelques personnages. Bergues, le braconnier, semble s'y être abandonné alors
qu'il poursuivait le tueur inconnu : "...il se mit à dire des choses
bizarres; et, par exemple, que "le sang sur la neige, très propre, rouge
et blanc, c'était très beau" ". Et le Narrateur de commenter :
"Je pense à Perceval hypnotisé, endormi". Cet
"endormissement" comme sous hypnose se retrouve plusieurs fois dans
le roman : c'est celui du loup contemplant sur la neige le sang du chien
("il a l'air aussi endormi que nous", commente le narrateur); celui
de Langlois s'abîmant dans la contemplation du portrait de M.V., puis émergeant
de son fauteuil "les yeux gonflés de quelqu'un qui vient de se
réveiller"; et, bien sûr celui du même Langlois dans la scène chez
Anselmie : "Il était toujours au même endroit. Planté. Il regardait à
ses pieds le sang de l'oie". Il faut aussi rapprocher de ces scènes celle
où M.V. reste sous le hêtre, sans souci de l'orage, dans un état d'abandon
heureux, "dans une sorte de contentement manifeste". Moments
d'intense contemplation, moments d'extase où semblent se révéler au
contemplateur -- homme ou loup -- la vérité du monde, de la vie, et de sa
propre existence.

Evénements historiques

Les références aux
événements historiques contemporains de l'action sont très rares. Seules
interviennent quelques allusions à des épisodes de la conquête de l'Algérie,
simple occasion pour Saucisse de faire valoir la détermination et le courage de
Langlois en des circonstances périlleuses. La seule allusion au régime
politique de la Monarchie de Juillet, sous lequel a lieu l'essentiel de
l'action, est la présence d'un buste de Louis-Philippe dans la salle de la
mairie de Chichilianne, buste désigné par Langlois à Frédéric II avec une désinvolture
qui en dit long sur son dédain (que partage sans doute Giono) pour les
puissants du jour. Plus frappante encore est l'absence de toute allusion à la
Révolution de 1848, qui débute en février, peu de temps avant le voyage de
Langlois et de Saucisse à Grenoble. Dans cette ville, personne ne semble se
soucier ni même être au courant de l'agitation parisienne. Histoire rime à peu
près avec transitoire; or, ce que le romancier veut mettre en lumière, c'est la
permanence et la répétition à travers le temps d'expériences sur lesquelles
l'Histoire n'a pas de prise ( Voir : "Permanence" ). Même
laconisme pour les Aztèques et Christophe Colomb.

 

Frontières (entre les éléments, entre les règnes)
Elles sont constamment transgressées, effacées, par le jeu des métaphores, des
comparaisons, des personnifications, qui jettent des ponts, concluent des
alliances, posent des équivalences et des identités entre les éléments (terre,
eau, air, feu) et les règnes (minéral, végétal, animal, humain, divin). La
présentation du hêtre, dès la première page, inaugure cette circulation
incessante : sa nature est triple, à la fois végétale, humaine et divine.
On retrouve ce mélange des règnes dans la description des montagnes et de la
forêt à l'automne, et dans bien d'autres passages. Le personnage de M.V.
incarne ce rêve d'abolir les frontières entre les règnes : il est
l'homme-loup, l'homme-animal. Mais c'est aussi un dieu : quand il
l'aperçoit sous le hêtre, parfaitement tranquille dans le déchaînement de
l'orage, Frédéric II voit en lui un homme dénaturé : c'est qu'il
semble ignorer la peur; donc c'est un dieu& Quand plus tard il le poursuit
sur les pentes de l'Archat, Frédéric II connaît l'ivresse de se sentir tour à
tour renard, oiseau, esprit, et ce n'est pas sans peine qu'il se dépouillera
"d'une peau de renard qui était presque une peau de loup". Langlois
connaît la même tentation, mais il y résiste. En tuant M.V., puis en tuant le
loup, puis en se tuant, il réaffirme la nécessité de frontières qu'un homme ne
doit pas franchir, sous peine de se perdre. Ainsi s'explique le choix du
suicide, ultime barrière dressée contre la tentation de devenir loup à son
tour, mais aussi moyen de rejoindre enfin l'unité perdue : "c'était
la tête de Langlois qui prenait, enfin, les dimensions de l'univers". Mais
ce choix tragique, pas plus que le meurtre de M.V., puis du loup, n'est une
véritable solution; ce n'est que la sanction d'un échec. La résolution des
antagonismes et l'abolition des frontières ne sont permises à l'homme que dans
l'expérience poétique. Langlois n'est pas le vrai héros du roman : ce
héros, c'est le prince des métaphores, le narrateur, figure idéale de
l'écrivain.

 

Initiation

Un roi sans divertissement
peut se lire comme le récit d'une -- ou plutôt de plusieurs expériences
initiatiques. Le lecteur est convié à participer à ces initiations, donc à
s'initier lui-même en apprenant à voir et à comprendre ce qui se cache sous les
apparences ou ce qu'elles révèlent. La présence, dans les premières pages du
roman, d'évocations à forte connotation religieuse, l'y prépare. Ainsi le hêtre
de la scierie est assimilé avec insistance à une divinité : il évoque
d'abord au narrateur la figure d'Apollon citharède, puis il est décrit plutôt
comme une divinité du panthéon hindou (Shiva). De même, les connotations
religieuses abondent dans la page sur la forêt au début de l'automne :
nous sommes invités à reconnaître dans "les fresques du monastère des
montagnes" les vérités qu'elles proclament, et à les méditer.

 

On doit considérer M.V. comme l'initiateur de Langlois à des
vérités dont il ne prendra une pleine conscience qu'à la fin du récit. Dans la
première partie, le travail d'investigation policière auquel se livre Langlois
lui permet de franchir (sans qu'il en ait peut-être une claire conscience) les
premières étapes de son parcours initiatique. Méditant sur les mobiles du tueur
inconnu, il prend d'abord conscience que celui-ci n'est "peut-être pas un
monstre", c'est-à-dire qu'il est un homme comme lui, et en qui il peut se
reconnaître, de qui il peut apprendre quelque chose d'essentiel. Il découvre
aussi le mobile profond de l'inconnu -- la quête du divertissement --, mobile
lié à une soif de beauté, qui trouve à s'apaiser momentanément dans le
spectacle de la cérémonie de la messe de minuit. Cela suffit pour que Langlois
réserve à M.V. une exécution "sommaire" qui peut se comprendre comme
un geste de respect : il lui évite ainsi les suites infâmantes et
dégradantes de l'arrestation, de la prison, du procès, de la condamnation à
mort. Il lui permet, en somme de partir "en beauté", en gardant son
mystère.

Mais à ce stade, Langlois n'a fait qu'effleurer ce mystère
et son initiation doit se poursuivre. Là est la vraie raison de son retour à la
montagne, sur la double piste du mystère de M.V. et de celui de la Nature. Aux
témoins de ce retour, il apparaît transfiguré. Tous sont frappés par sa réserve
silencieuse, par son austérité monacale : "Il était comme ces moines
qui sont obligés de faire effort pour s'arracher d'où ils sont et venir où vous
êtes". Dès lors, le récit est ponctué par les étapes de l'initiation
délibérément poursuivie par le héros. Il s'agit pour lui, dans une quête
"pascalienne", de peser la valeur et la puissance des formes du
divertissement (chasse, fêtes, mariage, meurtre). Cette quête s'effectue dans
un climat de cérémonial religieux (la chasse au loup), de contemplation
méditative et extatique : chez la "brodeuse", il s'abîme dans la
contemplation silencieuse et prolongée du portrait de M.V., véritable
"icône" . La scène est d'ailleurs chargée de connotations
religieuses : dans cette salle d'un ancien couvent, des objets précieux
évoquant des ornements sacrés brillent d'un faible éclat dans une obscurité de
sanctuaire. Rituel de communion, puisqu'il s'agit pour Langlois, comme il le
dit à Saucisse et à Mme Tim, de "se mettre dans la peau" : dans
la peau de qui, sinon de M.V. ? En tout cas, il a été bouleversé par cette
visite, comme en témoigne l'inquiétude de ses amis, qui craignent alors de le
"perdre". Le comble de l'extase contemplative et le dernier stade de
l'initiation sont atteints (comme chez le Perceval de Chrétien de Troyes) dans
l'épisode du sang de l'oie sur la neige. Notons à cette occasion l'importance
de la répétition de gestes à valeur rituelle : l'exécution du loup répète
celle de M.V., le face-à-face avec le portrait prolonge l'entrevue dans la
maison de Chichilianne, la contemplation du sang de l'oie sacrifiée renouvelle
des scènes analogues, elles-mêmes répétées, mais auxquelles Langlois n'a pas
assisté. Dans cette scène capitale s'achève le rituel d'initiation, devenu un
rituel de possession.

La fonction d'initiateur dévolue à M.V. apparaît aussi quand
il est poursuivi, d'abord par Bergues, puis par Frédéric II. Bergues rentre
bredouille mais profondément troublé par la beauté du sang sur la neige, et
donc, lui aussi, momentanément "devenu M.V.". Poursuivi par Frédéric
II, M.V. ne s'enfuit pas, il s'éloigne tranquillement, laissant à son
poursuivant la possibilité de ne jamais le perdre, et sachant peut-être très
bien qu'il est suivi. Entraîné dans cette poursuite, Frédéric II accède à une
expérience de lui-même et du monde absolument inconnue de lui. Ne pensant
"qu'à mettre ses pas dans les pas" de l'inconnu, "il était
devenu renard". " Tout gros qu'il était, il était devenu silencieux
et aérien, il se déplaçait comme un oiseau ou comme un esprit. Il allait de
taillis en taillis sans laisser de traces. (Avec son sens primitif du monde, il
dira :"Sans toucher terre.") Entièrement différent du Frédéric
II de la dynastie de la scierie; plus du tout sur la terre où il faut scier du
bois pour gagner de quoi nourrir Frédéric III; dans un nouveau monde lui aussi;
où il fallait avoir des qualités aventurières. Heureux d'une nouvelle manière
extraordinaire! ". Ayant ainsi pénétré, à la suite de M.V. dans un monde
sauvage dont nous portons en nous le souvenir obscurci et la nostalgie,
Frédéric, approchant de Chichilianne, restera "souffle coupé, un long
moment à attendre que revienne l'accord avec le toit et la fumée".

Loup
Figure centrale du roman. Dès le début, le
narrateur trouve dans la bibliothèque de Sazerat une importante iconographie
sur le loup-garou (homme devenu ou redevenu loup). Le comportement de
M.V. évoque celui d'un loup : l'hiver le fait sortir de son repaire; il s'attaque
à des proies isolées qu'il emporte; il semble mû par une cruauté
"gratuite" et par le goût du sang. La disparition de Bergues
déclenche au village "une terreur de troupeau de moutons". Après la
mort de M.V. c'est avec le titre de commandant de louveterie que Langlois
reparaît au village. le retour de l'hiver, particulièrement glacial, fait
sortir les loups du bois. Langlois en abat quelques uns, mais voici que s'en
manifeste un, tout-à-fait exceptionnel. Son comportement fait penser à celui de
M.V. : même habileté diabolique et même "prodigieuse confiance en
soi"; même exercice gratuit de la cruauté : "Treize brebis
étaient éventrées, semblait-il, pour le plaisir de s'agacer les dents dans la
laine". D'emblée le vieillard-narrateur le personnifie : "c'était
certainement un monsieur dont il fallait éviter les brisées au coin d'un
bois". Son imagination le transfigure en un être mythique, une sorte de
dragon : "ça ne devait plus être un loup. Savez-vous comment je me
l'imaginais ? ça n'a pas de sens commun. Je me l'imaginais comme une
énorme oreille à vif, où toute notre musique tournait en venin, et ce venin
elle ne le versait pas dans un loup. Ah! mais non, j'imaginais que cette
oreille était comme un entonnoir embouché dans les queues d'un paquet de mille
vipères grosses comme le bras, et que c'est dans ces vipères que le venin était
bourré comme le sang dans un boudin". Le vieillard-narrateur pressent
aussi que le loup, pas plus que M.V. avant lui, ne songe à tenter d'échapper à
son destin : "Est-ce que, par hasard, le Monsieur n'attendrait
pas tout simplement la mort que nous lui apportons sur un plateau ?".
L'exécution du loup par Langlois est la répétition de celle de M.V. :
"Ainsi donc, tout ça, pour en arriver encore une fois à ces deux coups de pistolet
tirés à la diable, après un petit conciliabule muet entre l'expéditeur et
l'encaisseur de mort subite !". Mais cette fois, comme Saucisse s'en
aperçoit, Langlois regrette d'avoir dû en venir là : "Il se rendait
bien compte que ça n'était pas une solution". Tuer M.V., tuer le loup,
c'est peut-être tuer une part de lui-même. Son tour est venu en effet de
découvrir la part de loup qu'il porte en lui. Et c'est à nouveau Saucisse qui
s'en rend compte. A Saint-Baudille, lors de la fête que Mme Tim a préparée pour
lui, dans l'espoir de l'apprivoiser, Saucisse imagine les pensées secrètes de
son ami : "C'est pourquoi, à pattes pelues, avec les belles
ondulations de reins qui rampent et les sauts dans lesquels je me déclenche
comme un long oiseau gris, je vous souris, Mme Tim, d'un sourire où sont peints
tous les charmes de cette belle journée, depuis les lointaines montagnes de
perles sur tapis de blés roses jusqu'à ces faux espaces libres en lin gris que
vous avez eu l'intelligence de faire serpenter autour de la chambre où l'on a
déposé mon petit bagage de loup".

 

Permanence
Le roman met en lumière des traits
permanents, aussi bien dans la Nature que dans les affaires humaines. Autour du
village, le paysage naturel n'a pas changé. L'automne déploie ses fresques
ensanglantées aujourd'hui comme il y a un siècle. Le hêtre de la scierie est
toujours debout, aussi beau en 1946 qu'en 1843. La venue de l'hiver efface
toujours les contours du paysage sous la neige, faisant renaître les
inquiétudes ancestrales ( "dehors, dans des temps qui ne sont pas modernes
mais éternels, rôdent les menaces éternelles" ), et les lecteurs du roman
auraient intérêt à se rappeler que "la vie ne manque pas d'assassins à
foulards, de découpeurs d'hiéroglyphes de sang, d'hivers 1843". Permanence
aussi du côté des communautés humaines : le village est à peu près
inchangé depuis 1843; le Cercle des travailleurs, fondé vers 1845, y
fonctionne toujours; la bâtisse de l'auberge se dresse toujours sur le col,
ornée d'une réclame pour Texaco, seule concession apparente à la
modernité. L'un ou l'autre des descendants des villageois de 1843 possède une
maison, une grange, héritée de ses ancêtres. Permanence de la voûte, simple
extrapolation architecturale de la caverne préhistorique : "on n'a
jamais rien inventé, (...) on n'inventera jamais rien de plus génial que la
voûte". Permanence de l'humain dans l'humain, mise en valeur par la place
accordée par Giono aux dynasties villageoises. Frédéric II survit dans son
petit-fils Frédéric IV, actuel propriétaire de la scierie, et qui conserve chez
lui le portrait de son aïeul, comme Honorius conserve les photos d'Anselmie et
de Callas Delphin-Jules dans leur maison dont il a hérité par sa femme. La
femme de Raoul, descendante de Marie Chazottes, permet de se faire une idée de
l'aspect physique de la première victime de M.V. Et Ravanel devait rassembler
au Ravanel qui conduit les camions en 1946. Quant à l'histoire tragique des
deux protagonistes du roman, M.V. et Langlois, elle met en lumière la permanence
en l'homme de tentations incontournables et puissantes. C'est sans doute pour
ne pas succomber à l'une d'elles et pour en satisfaire une autre que Langlois
se suicide.

 

Sang
Motif récurrent et associé à des
épisodes-clés, le sang attire et fascine. Voir couler le sang constitue sans
doute le mobile essentiel de M.V. Il entaille "de partout" le cochon
de Ravanel, "de plus de cent entailles", "faites avec
plaisir". Quand Ravanel frotte la bête avec de la neige pour la nettoyer,
"on voyait le suintement du sang réapparaître et dessiner comme les
lettres d'un langage barbare, inconnu". Si M.V. choisit Callas
Delphin-Jules, c'est que "Delphin était construit en chair rouge, en bonne
viande bourrée de sang".

 

Le sang rouge qui coule d'une blessure fraîche offre un
spectacle d'une rare beauté. C'est la plus belle de toutes les couleurs. Dans
la forêt à l'automne, "l'ouest, badigeonné de pourpre, saigne sur des
rochers qui sont incontestablement bien plus beaux sanglants que ce qu'ils
étaient d'ordinaire rose satiné ou du plus bel azur commun dont les peignaient
les soirs d'été". Mais c'est quand vient la neige que, se détachant sur sa
blancheur, en un alliage de couleurs pures, le sang est le plus beau. Cette association
émouvante apparaît dès le début du récit quand le narrateur évoque l'ombre des
fenêtres: "le papillonnement de la neige qui tombe l'éclaircit et la rend
d'un rose sang frais". Quand Ravanel blesse M.V. d'un coup de fusil,
Bergues le suit à la trace de son sang sur la neige : "C'était du
sang en gouttes, très frais, pur, sur la neige". Et Bergues est fasciné
par "ces belles traces de sang frais sur la neige vierge". Fasciné au
point d'en reparler le soir, dans l'égarement de l'ivresse : "le
sang, le sang sur la neige, très propre, rouge et blanc, c'était très
beau". Le même motif reparaît dans l'épisode de la mort du même Bergues. A
l'endroit où il a été tué, Langlois retrouve "une grande plaque de neige
agglomérée avec du sang". Plus loin ,lorsque les chasseurs cernent le
loup, qui vient d'égorger le chien de Curnier, au pied de la falaise du fond de
Chalamont, "la neige est pleine de sang". Sur un mode indirect et
mineur, l'association du rouge et du blanc, mais aussi du chaud et du froid,
reparaît à propos de Mme Tim, qui, jeune fille, a été pensionnaire d'un couvent
situé "près d'un volcan et d'un glacier". Tous ces moments nous
préparent à la scène qui vient à la fin du roman, quand Langlois descend chez
Anselmie et lui demande de sacrifier pour lui une de ses oies. "Il l'a
regardée saigner dans la neige". Puis il reste longuement immobile dans la
contemplation de ce sang sur la neige. De tels moment ont valeur d'initiation à
une vérité essentielle. Dès le début su récit, quand Bergues "délire"
à propos de la beauté du sang sur la neige, le narrateur évoque la scène
célèbre du Conte du Graal de Chrétien de Troyes, où Perceval reste en
extase devant le spectacle sur la neige du sang d'oies sauvages blessées.
Réminiscence de son amour passif, chaste et contemplatif pour Blanchefleur.
Chez Giono, la même extase ouvre sur d'autre vérités : celle de l'alliance
profonde et sacrée de la vie et de la mort -- alliance manifestée aussi par le
motif du hêtre --, celle aussi de la cruauté fondamentale et nécessaire du
monde : les enduits sanglants des fresques du "monastère des
montagnes" que sont les forêts à l'automne "facilitent l'acceptation
de la cruauté et délivrent les sacrificateurs de tout remords". Alors se
dévoile "un autre système de références" : " (...) les
couteaux d'obsidienne des prêtres de Quetzacoatl s'enfoncent logiquement dans
des cSurs choisis. Nous en sommes avertis par la beauté." Mais ce
contraste rouge-blanc se retrouve aussi dans la messe par le vin et l'hostie
comme dans les flacons de vin pourpre sur le blanc de la table du banquet à
St-Baudille.

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