Chapitre 1 :  « Maxime regardait alternativement (...) les gens bien élevés savent aussitôt faire de ces phrases qu'il faudrait appeler des phrases de sortie. »

Situation et contexte

L'écrivain du Père Goriot : Honoré de Balzac, artiste incompris ? Portrait du célèbre Honoré de Balzac, l'un des écrivains les plus célèbres du 19ème siècle.

 

Après avoir passé plusieurs jours au côté des pensionnaires de la pension Vauquer, Eugène de Rastignac, jeune ambitieux tout droit venu de Province, compte bien connaître la gloire et la richesse grâce à son beau minois et ses traits d'esprit.

Issu d’une vieille famille aristocratique désormais appauvrie, Eugène incarne la figure du jeune ambitieux décidé à faire carrière et fortune à Paris. À un bal organisé par sa cousine, Mme de Beauséant, il est présenté à la séduisante Mme de Restaud, qui n’est autre que la fille ingrate de l’infortuné père Goriot, voisin de pension d’Eugène. Toutefois, ce secret reste bien gardé et Eugène n'a pas la moindre idée de cette identité cachée.

Fort de cette soirée réussie, Eugène décide de rendre une visite de politesse à la belle comtesse le lendemain du bal. Plein d’espoir amoureux et ambitieux, le jeune homme espère charmer cette jeune femme pour parvenir à ses buts ultimes. Seulement, Eugène ne se doutait pas d'un léger détail : l’amant en titre, Maxime de Trailles, est déjà là.

Ainsi, cet extrait peut être analysé sous trois angles différents :

  1. Le premier consiste à étudier la place d'Eugène dans ce « terzo incomodo ». Cette expression italienne, traduite par « tiers personne qui incommode » dans la Chartreuse de Parme de Stendhal, souligne la position délicate dans laquelle se retrouve notre personnage.
  2. De cette position va naître un vrai rapport de rivalité entre les deux hommes. Eugène, espérant briller par son caractère et sa beauté, ne compte pas se laisser intimider par la richesse et l'apparence irréprochable de son concurrent.
  3. C'est pourquoi, au final, cette scène permet à Eugène de révéler son caractère proprement héroïque. Peu importe la condition sociale, peu importe l'apparence et la démonstration de richesse : ce qui compte, c'est de parvenir à réduire la position de force de Maxime de Trailles. Grâce à sa fine intelligence, Eugène peut prétendre à atteindre ses objectifs de vie.

I- Une scène de terzo incomodo : Eugène de Rastignac, ce tiers présent qui incommode...

A. Le terzo incomodo : en quoi Eugène est-il ici présenté comme un inconnu dont la présence n'est pas désirée ?

Dès le début de cet extrait, Balzac place Eugène de Rastignac en situation d'infériorité. Il est qualifié par son rival, Maxime de Trailles, d'« intrus ». Ce terme a pour effet d'augmenter le sentiment d'étrangeté d'Eugène, qui n'a visiblement rien à faire dans le salon de Mme de Restaud.

Rabaissé une nouvelle fois par le double qualificatif « petit drôle », Eugène est ridiculisé par les mots. Le voilà en position de faiblesse, considéré comme un bouffon et un moins que rien par ce surprenant rival.

Ma chère, j'espère que tu vas mettre ce petit drôle à la porte !

Les Classiques Hachette, p.71

Lui qui était venu pour séduire cette jeune femme rencontré la veille au soir, ne s'attendait certainement pas à se voir être traité de cette façon. En s'introduisant, sans le savoir, entre une femme et son amant, il crée une situation de malaise entre les différents protagonistes.

Les termes sont violents, bruts, voire déshumanisants : Maxime parle d'Eugène comme d'une bête ou d'un insecte que l'on aimerait écraser. Il exige de le voir « décamper » sur le champ, ce qui appuie son statut d'amant autoritaire et dominant. Ce qui le « gène » (verbe répété à deux reprises), doit disparaître.

B. Une scène de violence sociale

Toutefois, il est impossible de congédier Eugène de cette manière. Pour quelle raison ? À cause du vernis social, des conventions propres à la comédie humaine si bien dépeinte par Balzac.

Comment procéder pour que cet invité non désiré puisse disposer ? En essayant de lui faire comprendre qu’il gène sans pour autant passer par le discours direct. Une subtilité de langage qui permet d'éviter toute forme d'impolitesse...

Dès lors, les personnages utilisent la communication non verbale et, en particulier, le regard :

Maxime regardait (...) d’une manière assez significative pour faire décamper l’intrus

Les Classiques Hachette, p.71

Ici, le regard est une arme. La traduction de ce regard par le narrateur est violente, il s'agit de « mettre à la porte » rien qu'en regardant le sujet non désiré. Ce phénomène est particulièrement dévalorisant, humiliant socialement pour Eugène, qui ne maîtrise pas encore ce code de regards.

Du côté de la comtesse, tout est bon pour pouvoir fuir cette situation malheureuse et honteuse. Confrontée à cette incompréhension, elle a recours à un geste grossier, peu représentatif des moeurs nobles :

Sans attendre la réponse d'Eugène, Madame de Restaud se sauva comme à tire-d'aile dans l'autre salon en laissant flotter les pans de son peignoir qui se roulaient et se déroulaient de manière à lui donner l'apparence d'un papillon ; et Maxime la suivit.

Les Classiques Hachette, p.72

  • Premièrement, elle n'a pas la délicatesse d'attendre « la réponse d’Eugène », ce que tout hôte doit impérativement s'obliger de faire.
  • Secondement, elle « se sauv(e) comme à tire-d’aile », le verbe et son complément soulignant l’idée de fuite et d’extrême rapidité.

Ainsi, tout est fait pour faire comprendre à Eugène qu'il n'a pas sa place ici, sans le lui dire explicitement, bien évidemment.

Balzac vu par le cinéma : quelle importance pour Truffaut ? Scène tirée du film de François Truffaut, "Les quatre cents coups", 1959. Se plonger dans l'oeuvre de Balzac pour comprendre les moeurs sociales du 19ème siècle...

 

C. Une scène comique

L'élément comique de la scène provient de l'incompréhension d'Eugène qui apparaît au début du texte comme une sorte de Candide, un peu naïf et peu au courant des us et coutumes des nobles parisiens.

Au-delà de l'incompréhension provoquée par la situation, Eugène est risible parce qu'il ne se doute à aucun instant de la nature de la relation entre Maxime de Trailles et Mme de Restaud.

Pourtant, le visage de la comtesse « dit tous les secrets d'une femme sans qu'elle s'en doute ». Mais Eugène, peut-être trop perturbé par l'arrivée soudaine de ce mystérieux personnage, n'y prête pas attention et ne peut, en somme, se douter de ce qui l'attend.

II- Un rapport triangulaire qui engendre jalousie et confrontation

A. Une jalousie problématique

Comme nous le soulignions précédemment, Eugène ne semble pas se douter de ce que représente Maxime de Trailles pour Mme de Restaud, rencontrée la veille au bal et semblant être tout à fait libre. Il faut attendre la fin de l'extrait pour qu'Eugène identifie Maxime comme l’amant et se l’attribue comme « rival ».

Comment se fait-il, dans ce cas, qu'une rivalité prédomine dès le début de l'extrait ?

On pourrait penser qu'il s'agit d'une jalousie vis à vis de Mme de Restaud, ce « dandy » pouvant probablement voler le coeur de celle qui intéresse Eugène de Rastignac. Mais il n'en est rien : pour Eugène, la jalousie naît de la comparaison avec cet inconnu qu'il méprise et déteste dès le premier instant :

Rastignac se sentit une haine violente pour ce jeune homme

Les Classiques Hachette, p.72

Bien avant d’avoir compris qui il était, Eugène ressent pour lui une « haine violente », presque instinctive et incontrôlable.  Son objectif ?  « Gêner le dandy (...) au risque de déplaire à Mme de Restaud ». Nous comprenons donc que cette jalousie n’a pas pour origine la possession de la femme mais la fierté d'une âme en recherche de reconnaissance sociale.

B. La dévalorisation de la femme

 

Qui est vraiment la fille cachée du Père Goriot, Anastasie de Restaud ? Anastasie de Restaud, l'une des filles du père Goriot. Qui choisira-t-elle entre Maxime de Trailles et Eugène de Rastignac ?

Anastasie de Restaud, jeune femme mariée mais malheureuse en amour, cherche à fuir la morosité de sa relation avec le marquis d'Ajuda-Pinto, pour qui elle n'éprouve que peu d'attirance et de sentiments. Elle n'a d'yeux que pour ce cher Maxime de Trailles, jeune homme élégant et fortuné, qui fait naître en elle des émotions nouvelles.

Dans cet extrait, la présence de la femme est très effacée. Les mentions la caractérisant la font apparaître comme une « femme soumise » à l’amant, incapable de se contrôler et de contrôler ses émotions, en témoigne ce visage tellement expressif qu'il dit tout.

La femme est présentée comme lâche et assujettie à son cher et tendre. Face à la difficulté que présente l'inconfortable situation, elle préfère se sauver plutôt que d'affronter la réalité.

Pour la caractériser, Balzac utilise l'image d'un grand papillon, en apparence flatteur, mais qui renforce en réalité les mentions de coquetterie et de légèreté.

Enfin, les deux hommes font peu de cas d’elle et ne se soucient pas vraiment de sa présence :

  • Eugène prend le risque de lui " déplaire ", ce qui confirme que sa jalousie n'est pas dirigée envers elle. Au fond, gagner le duel face à Maxime de Trailles lui importe plus que de posséder le coeur de la jeune demoiselle...
  • Maxime, quant à lui, lui adresse des regards à la signification cavalière et peu galante. Il ne s'encombre pas de politesses pour lui parler, ce qui témoigne le peu de considération qu'il a envers elle.

C. La fascination pour le rival

 

D'abord les beaux cheveux blonds et bien frisés de Maxime lui apprirent combien les siens étaient horribles. Puis Maxime avait des bottes fines et propres, tandis que les siennes, malgré le soin qu'il avait pris en marchant, s'étaient empreintes d'une légère teinte de boue. Enfin Maxime portait une redingote qui lui serrait élégamment la taille et le faisait ressembler à une jolie femme, tandis qu'Eugène avait à deux heures et demie un habit noir.

Les Classiques Hachette, p.72

Comme le met en lumière ce passage, la « haine » de Rastignac pour Maxime est liée principalement à son aspect physique. Rastignac se livre à une comparaison qui ne lui donne pas l’avantage. La comparaison fait ressortir la supériorité de Maxime de Trailles en critères de beauté.

On notera la féminisation des critères de beauté masculin (« le faisait ressembler à une jolie femme») et en critères sociaux, avec l'exemple des bottes « fines et propres » faisant comprendre que Maxime n’est pas un piéton qui crotte ses bottes (contrairement à Eugène), l'amant de Mme de Restaud se déplace à cheval.

Enfin, la redingote (riding-coat) montre qu’il a les moyens d’avoir une tenue pour chaque circonstance de la journée, ce qui n'est pas le cas d'Eugène.

De plus, ce n’est pas Maxime qu’Eugène veut gêner, mais le « dandy », ce personnage du XIXe siècle qui se doit de consacrer sa vie au raffinement et à l’élégance. L'exemple parfait du dandy est, pour Balzac, George Bryan Brummel.

Le dandy, s’il incarne l’esprit du siècle, reste un personnage négatif, capable de « ruiner des orphelins », qui incarne le caractère superficiel de la société de la Restauration et un détournement des valeurs.

III- La Naissance d’un grand homme

A. Le dandy comme modèle

Eugène reconnaît en Maxime un modèle de beauté sociale, à laquelle il faut ressembler pour réussir. L'étymologie du prénom démontre même un caractère puissant puisque « Maximus » signifie « le très grand » en latin.

La mise de Maxime de Trailles est un élément de supériorité. Ici, l'amant d'Anastasie donne une leçon de style à Eugène. À savoir que friser ses cheveux, à l'époque, était un luxe à imiter pour paraître bien installé.  Ainsi, le dandy est celui qu'Eugène admire autant qu'il hait.

Ce tiraillement se fait ressentir dans la comparaison qu'il dresse en lui et l'autre : entre envie et jalousie, admiration et détestation, fascination et aversion. Au fond de lui, Eugène n'a qu'un rêve : devenir un dandy et ressembler à Maxime.

B. L’intelligence d’Eugène

Mais le dandy, pour Balzac, est assez simple d'esprit. Il préfère se satisfaire de la légèreté de l'existence et ne se soucie que de l'apparence. La richesse est superficielle : elle ne se constate que physiquement, l'esprit étant emprunt de considérations mondaines et creuses.

Eugène lui, qui tire une leçon du dandy, est doté d'une intelligence quasi-innée, relevant de l'instinct. Le verbe « sentir » confirme cette idée, il est un observateur intuitif hors pair.

Pour en revenir à l'étymologie des prénoms, le sien signifie d’ailleurs « le bien-né », celui qui dispose par la naissance d’avantages. Eugène était noble, bien-né socialement. Mais la Révolution est passée par là et a mise à mal la fortune de sa famille.

Eugène a surtout pour lui l'esprit et l'intelligence. Il est « le spirituel enfant », celui qui peut tenir un discours plus profond et plus sensé.

C. Le héros

 

Qui est Eugène de Rastignac, le héros du Père Goriot ? Représentation du jeune Rastignac, galvanisé par l'envie de réussite et l'ambition.

Enfant ! Oui, vous êtes un enfant, dit-elle en réprimant quelques larmes : vous aimeriez sincèrement, vous !

Les Classiques Hachette, p.83

En effet, Eugène n'en est qu'au début de son parcours initiatique. Il n’est pour l’instant qu’un  « enfant ». et c’est pourquoi il reçoit une leçon.

Mais le jeune Rastignac a, pour lui, de l’intelligence et d’autres caractéristiques héroïques. Sa formation débute mais ses sentiments témoignent d'une valeur héroïque incomparable : il est ambitieux, il veut « triompher » de Maxime, c’est-à-dire le vaincre mais sans s'en tenir à une banale victoire. Il veut rendre ce triomphe éclatant.

Etymologiquement, le triomphe est le défilé du général vainqueur à travers Rome, précédé des vaincus réduits en esclavage et du butin. Voilà le souhait le plus cher d'Eugène : réduire Maxime à une condition encore plus inférieure que celle de l'intrus. Maxime doit devenir esclave et se soumettre à la grandeur du jeune Rastignac.

Enfin, Eugène témoigne d'une certaine « audace ». Il n'a pas peur de défier le monde et les conventions, son courage lui permet d'affronter bien des obstacles. Il est porté par l'ambition et ne reculera devant rien : son désir de succès est plus fort que tout.

Conclusion

Pour conclure, cette scène montre en quoi la jalousie amoureuse n’est qu’une façon de masquer l’envie et l’ambition sociale. Elle est intéressante aussi par la critique sociale qui apparaît en filigrane : la société de la Restauration détourne les valeurs et est d'une superficialité sans nom.

De son côté, Eugène incarne parfaitement ce héros en devenir, qui va concilier l’apparence héroïque et la force profonde, cette énergie si admirée par Balzac. Le temps de faire ses preuves est arrivé !

Tableau qui reprend le schéma narratif du Père Goriot. Une aide pour se repérer dans le temps et dans l'espace :

 Faubourg Saint-MarceauChaussée-d'AntinFaubourg Saint-Germain
« fin novembre 1819 » (p.45)
Situation initiale : Pension Vauquer. 7 pensionnaires dont Goriot, Vautrin et Rastignac.

Rastignac, 22 ans. Bachelier en lettres et en droit depuis un an à Paris. Décide de réussir par les femmes.
Comtesse de Restaud et Baronne de Nucingen.Vicomtesse de Beauséant et Duchesse de Langeais.
« quelques jours plus tard » (p.45)Elément modificateur :
Découverte des mystères Goriot et Vautrin.
Rencontre avec A. de Restaud lors d'un bal chez Mme de Bauséant.
« le lendemain » (p.69)Eugène s'institue défenseur du Père Goriot dont Mme de Bauséant lui a appris le passé.Eugène éconduit de chez les Restaud.Madame de Bauséant initiatrice des mystères parisiens : A. de Restaud et D. de Nucingen sont des demoiselles Goriot.
« fin de la première semaine de décembre » (p.109)Vautrin pense que l'argent est source de réussite. Il propose à Eugène d'épouser Victorine Taillefer qu'il rendra riche en tuant son frère.Rencontre avec D. de Nucingen lors d'une sortie aux Italiens avec Mme de Bauséant.

Delphine lui révèle la vie des femmes de Paris : « un luxe extérieur, des soucis cruels dans l'âme ». Eugène donné pour amant de Delphine lors du bal de la duchesse de Carigliano.
12 février 1820 (p.173)Eugène se rapproche de Victorine et devient le débiteur de Vautrin.
14 février 1820 (p.183)Poiret et Mlle Michonneau trahissent VautrinLe père Goriot installe Rastignac rue d'Artois.
15 février 1820 (p.209)Arrestation de Vautrin, aussi appelé Trompe-la-Mort. Mort en duel du fils Taillefer.Soirée rue d'Artois avec Delphine.
16 février 1820 (p.234)Invitation au bal de la vicomtesse de Beauséant, quittée par son amant, le marquis d'Ajuda-Pinto.
17 février 1820 (p.243)Attaque du père Goriot. Début de l'agonie du père Goriot.Ruine des soeurs Goriot.
18 février 1820 (p.263)Agonie du père Goriot.
19 février 1820 (p.265)L'agonie du père Goriot se poursuit.Bal chez la vicomtesse de Beauséant.
20 février 1820 (p.276)Situation finale : Mort du père Goriot.Mme de Beauséant se retire en Normandie. Mme de Langeais se retire au couvent.
21 février 1820 (p.295)Funérailles du père Goriot.Défi de Rastignac à Paris : « À nous deux maintenant ! ». Il se rend déjeuner chez Delphine.

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