Sa muse

Parmi les femmes qui inspirèrent Baudelaire, Marie Daubrun occupa une place un peu mystérieuse, mais essentielle puisque le poète lui consacra une dizaine de pièces majeures dans son ouvrage.

De son vrai nom Marie Brunaud (Y.G. le Dantec, dans l'édition de la Pléiade orthographie Bruneau. Le Mercure des Théâtres du 29 mars 1846 évoque les débuts de Mlle d'Aubrun), l'inspiratrice de Baudelaire naquit en 1828 et mourut en février 1901. Ses débuts au théâtre semblent dater de 1845, année au cours de laquelle elle assura divers petits rôles avant de tenir celui de la Pensée dans Fleurs animées, un ballet de fleurs inspiré de Grandville - 1803-1847), puis celui de Mlle Lange dans la pièce éponyme de Jacques Arago (1790-1855). Elle obtint son premier grand rôle le 18 août 1847 dans la Belle aux cheveux d'or, une féérie à grand spectacle des frères Cogniard inspirée d'un conte de Mme d'Aulnoy (1651-1705). La pièce eut un énorme succès et tint l'affiche pendant au moins cinq mois et 150 représentations. La Belle aux Cheveux d'Or est encore dans tout l'éclat de son succès. Chaque soir, une foule compacte encombre les abords du théâtre. Le spectateur avide trouve à chaque tableau que c'est - comme chez feu Nicolet - de mieux en mieux. (...) Mlle Daubrun, la Belle aux cheveux d'or, joint le talent à la beauté ; aussi est-elle doublement applaudie. (L'Argus - Revue théâtrale et journal des comédiens - du 19 septembre 1847).

Deux mois plus tard, le succès durait toujours : La Belle aux Cheveux d'or poursuit le cours de ses florissantes représentations. Quel malheur que cette salle ne soit pas de caoutchouc. Avec ses cheveux d'or, ou ses cheveux blonds, Mlle Daubrun enchaîne la foule. C'est qu'il y a chez elles des notes du coeur, et qu'elle pleure et gémit de façon à vous émouvoir. (L'Argus du 7 novembre 1847).

 

Costumes de pages pour la pièce La Belle aux cheveux d'or (Bibliothèque Nationale)

On retrouve Marie Daubrun en 1848 au théâtre de la Porte-Saint-Martin (Le Maréchal Ney,  drame de Anicet, Dupeuty et Emmery) et Le Livre Noir  (pièce de Léon Gozlan - 1803-1866), en 1849 au théâtre de l'Ambigu dans le rôle d'Adrienne de Cardoville du Juif Errant, et en 1851 dans le rôle de Claudie de George Sand (1804-1876), qui salua à cette occasion La belle Mme Daubrun, à la voix harmonieuse, au jeu digne dans la franchise et la rondeur. Elle joua au Théâtre Historique en 1851, puis à Milan, et tint le rôle d'Elmire dans le Tartuffe de Molière (1622-1673) à l'Odéon en septembre 1852. La Gazette de France du 18 septembre écrivit à cette occasion : Mlle Daubrun, qui s'essayait dans Elmire, quoique jeune et jolie, n'a peut-être pas toutes les qualités physiques de l'emploi. Mais elle a de bonnes traditions, elle joue juste et si elle n'atteint pas toujours l'idéal du rôle, du moins elle ne le travestit pas.

Il semble qu'elle n'ait plus obtenu de grands rôles à partir de cette date et qu'elle se spécialisa peu à peu dans les emplois de duègnes (en Espagne, gouvernante chargée de veiller sur l'éducation d'une jeune personne). Après avoir été Adrienne de Cardoville, la belle Adrienne de Cardoville du Juif Errant, en 1849, Madame Daubrun joue non sans talent les rôles marqués. La position qu'elle accupe à la Porte-Saint-Martin est bien modeste, et depuis quelques années, Mme Daubrun n'a pas eu de création marquante ; le peu qu'elle a joué cependant, elle l'a joué de façon à rappeler les grandes traditions du boulevard. (Foyers et Coulisses - 10, Porte-Saint-Martin - Henry Buguet - Tresse, 1877).

En 1889, Mme Daubrun âgée de 61 ans, avec 37 ans de théâtre, obtint la pension de 500 fr. de la Société des Artistes. Une ancienne artiste de l'Opéra-Comique, Mlle Lemercier, lui servait une pension de 700 fr. et payait son terme. Un camarade lui donnait 15 fr. par mois. Ainsi put vivoter la vieille artiste qui s'éteignit dans son humble logement du quai Valmy, 29, en février 1901. Les obsèques eurent lieu le 9, et MM. Péricaud, Bouyer, Laty, Vautier et Varon accompagnèrent leur camarade jusqu'à sa dernière demeure. Sa beauté douce et blonde, dit L. Péricaud en annonçant sa mort, l'avait fait choisir entre autres, pour créer la Belle aux cheveux d'or à la Porte-Saint-Martin : puis à l'Ambigu Adrienne de Cardoville dans le Juif errant... Elle traversa presque tous les théâtre de Paris, les ornant de son réel talent. (Henri Lyonnet - Dictionnaire des Comédiens français (ceux d'hier) - Premier Volume - Bibliothèque de la Revue Universelle Internationale Illustrée - Genève 1912)

Il est tout à fait crédible de penser que Baudelaire connut Marie Daubrun dès 1846, lors des représentations de la féérie Fleurs animées.

Une liaison platonique ?

Dans la nouvelle La Fanfarlo, publiée en janvier 1847, Baudelaire met en scène l'écrivain Samuel Cramer, à la fois un grand fainéant, un ambitieux triste, et un illustre malheureux. Charles Asselineau (1820-1874) note l'extraordinaire ressemblance - au moins physique - entre Baudelaire et son héros. Pour être agréable à une vieille amie trompée par son mari, Samuel Cramer va s'ingénier à séduire l'amante de l'époux infidèle, une danseuse sous les traits de laquelle on devine aisément l'actrice Marie Daubrun.

Si l'on considère que Samuel Cramer est un autoportrait de Baudelaire, ou au moins comporte beaucoup d'éléments autobiographiques, le texte nous livre quelques traits de caractère du poète fort intéressants : Quoique Samuel fût une imagination dépravée, et peut-être à cause de cela même, l'amour était chez lui moins une affaire des sens que du raisonnement. C'était surtout l'admiration et l'appétit du beau ; il considérait la reproduction comme un vice de l'amour, la grossesse comme une maladie d'araignée. Il a écrit quelque part : Les anges sont hermaphrodites et stériles. - Il aimait un corps humain comme une harmonie matérielle, comme une belle architecture, plus le mouvement ; et ce matérialisme absolu n'était pas loin de l'idéalisme le plus pur.

Lorsqu'un soir, la Fanfarlo s'offre entièrement nue à Samuel Cramer, la réaction de ce dernier est révélatrice de l'excentrencité baudelérienne : Quel est l'homme qui ne voudrait, même au prix de la moitié de ses jours, voir son rêve, son vrai rêve, poser sans voile devant lui, et le fantôme adoré de son imagination faire tomber un à un tous les vêtements destinés à protéger contre les yeux du vulgaire ? Mais voilà que Samuel, pris d'un caprice bizarre, se mit à crier comme un enfant gâté : - Je veux Colombine, rends-moi donc Colombine; rends-la moi, telle qu'elle m'est apparue le soir qu'elle m'a rendu fou avec son accoutrement fantasque et son corsage de saltimbanque !
La Fanfarlo, étonnée d'abord, voulut bien se prêter à l'excentricité de l'homme qu'elle avait choisi, et l'on sonna Flore ; celle-ci eut beau représenter qu'il était trois heures du matin, que tout était fermé au théâtre, le concierge endormi, le temps affreux, - la tempête continuait son tapage, - il fallut obéir à celle qui obéissait elle-même, et la femme de chambre sortit ; quand Camer, pris d'une nouvelle idée, se pendit à la sonnette et s'écria d'une voix tonnante : Eh ! N'oubliez pas le rouge !

Car, il le dit plus loin, Cramer aimera toujours le rouge et la céruse, le chrysocale et les oripeaux de toute sorte. Il repeindrait volontiers les arbre et le ciel, et si Dieu lui avait confié la plan de la nature, il l'aurait peut-être gâtée. Un goût esthétique que partageait largement Baudelaire, pour qui la femme est naturelle, donc abominable, et qui écrivit un Éloge du maquillage dans le Peintre de la vie moderne.

Les relations de Baudelaire avec Marie Daubrun furent-elles à l'image de celles évoquées dans la nouvelle ? : La Fanfarlo résumait donc pour lui la ligne et l'attrait ; et quand, assise au bord du lit dans l'insouciance et dans le calme victorieux de la femme aimée, les mains délicatement posées sur lui, il la regardait, il lui semblait voir l'infini derrière les yeux clairs de cette beauté, et que les siens à la longue planaient dans d'immenses horizons. Du reste, comme il arrive aux hommes exceptionnels, il était souvent seul dans son paradis, nul ne pouvant l'habiter avec lui ; et si, de hasard, il l'y ravissait et l'y traînait presque de force, elle restait toujours en arrière : aussi, dans le ciel où il régnait, son amour commençait d'être triste et malade de la mélancolie du bleu, comme un royal solitaire.

La liaison entre Baudelaire et Marie Daubrun fut fort discrète. Ni Nadar (Charles Baudelaire intime - Blaizot, 1911), ni Charles Asselineau (Charles Baudelaire, sa vie et son oeuvre - Alphonse Lemerre, 1869), ni Eugène Crépet (Étude biographique in Oeuvres posthumes et correspondances inédites - Maison Quantin, 1887), qui connurent intimement Baudelaire, n'en font état dans leurs souvenirs. Pour tous ses amis, Baudelaire n'a qu'une maîtresse, la Vénus noire, Jeanne Duval. Eugène Crépet écrit : Cette femme est la seule maîtresse en titre que ses amis aient connue à Baudelaire, qui fut toujours, même avec ses intimes, d'une extrême réserve sur ces côtés secrets de sa vie.

Une liaison éphémère ?

La correspondance de Baudelaire contient une lettre non datée, adressée à Madame Marie, sans nul doute Marie Daubrun. Désespéré par une rupture (de ces ruptures qui émaillent les vies d'artistes et ne durent que le temps d'un caprice), le poète s'épanche en termes assez mystiques : Revenez, je vous le demande à genoux ; je ne vous dis pas que vous me trouverez sans amour ; mais cependant vous ne pourrez empêcher mon esprit d'errer autour de vos bras, de vos si belles mains, de vos yeux où toute votre vie réside, de toute votre adorable personne charnelle ; non, je sais que vous ne le pourrez pas ; mais soyez tranquille, vous êtes pour moi un objet de culte, et il m'est impossible de vous souiller. Dans l'édition de la Correspondance de Baudelaire de 1906 dans laquelle elle est publiée (Mercure de France), cette lettre est supposée avoir été écrite en 1852.

C'est en s'appuyant sur ce document, et sur le premier billet adressé à Mme Sabatier daté du jeudi 9 décembre 1852, que l'écrivain et philosophe Jean-Paul Sartre (1905-1980) écrit : Cette lettre en dit long : d'abord sur le peu de sincérité de Baudelaire. Cet amour passionné qu'il jure ne dura pas plus d'un trimestre, puisque la même année il commençait d'adresser des billets anonymes et tout aussi passionnés à Mme Sabatier. Il s'agit d'un jeu érotique et rien de plus. On s'est beaucoup extasié sur ces deux amours de Baudelaire. Mais pour qui lit d'affilée sa lettre à Marie Daubrun et ses billets à la Présidente, la répétition de ces adorations platoniques offre un aspect maniaque. (Jean-Paul Sartre - Baudelaire, 1947). Attention, Monsieur Sartre, il est dangereux de vouloir adapter les faits à ses théories ! Cette lettre non datée aurait dû vous inciter à davantage de prudence... Des études ont demontré depuis que le document était bien antérieur à 1852. Jacques Crépet le date de 1847. Quant à Claude Pichois (La Fanfarlo, Monaco, 1957), il avance non sans pertinence que cette lettre a été rédigée avant le 10 mai 1846, date de la mort du peintre Émile Deroy, c'est-à-dire à l'époque des débuts de Marie Daubrun dans les Fleurs animées. S'il s'agit d'un simple jeu érotique, il aura duré au moins six ans, et non pas un trimestre.

Il aura même duré davantage : Dans une lettre du 14 août 1854 adressée à sa mère, Mme Aupick, Baudelaire écrit : à une femme, on peut parler des femmes : - Il y a des âmes si délicates, si souffrantes, et si honnêtes, qu'il suffit de la moindre caresse pour leur faire prendre le mal en patience. C'est aujourd'hui la fête de Marie. - Le personne dont je t'ai parlé passe les nuits à veiller ses parents mourants, après avoir joué ses stupides cinq actes. Je ne suis pas assez riche pour faire des cadeaux, mais quelques fleurs envoyées ce soir seraient une preuve suffisante de sympathie.

En octobre 1854, on trouve une lettre adressée au critique et essayiste Paul de Saint-Victor (1827-1881) pour lui demander de rédiger une critique favorable à l'actrice : ...aujourd'hui, Monsieur, il s'agit d'une dame, et pour tout cracher en un seul mot, je désirerais de tout mon coeur que vous trouviez un mot heureux pour Mlle Daubrun. - Vous deviez voir ce soir à la Gaité un gros mélodrame, Les Oiseaux de proie, mais je crois que c'est remis à deux ou trois jours. - J'ai ai écrit hier à Théophile une lettre à plat ventre dans le même sens, et je ne sais comme je trouve aujourd'hui l'audace de vouloir faire servir votre plume à mes intérêts. Mlle Daubrun est une de ces personnes qui sont tantôt bonnes, tantôt mauvaises suivant le vent, les nerfs, l'encouragement ou le découragement.

Le 14 août 1855, Baudelaire écrit à George Sand (1804-1876) pour intercéder en faveur de Marie Daubrun (sans consulter cette dernière, alors qu'elle se trouve à Nice) et lui faire donner un rôle dans la pièce Rouvière. Un contrat initialement prévu avait été rompu suite à un désaccord sur le montant du cachet. George Sand répond poliment : Monsieur, c'était une chose convenue. J'ignorais qu'elle fût rompue et j'ignore encore pourquoi. Je regretterais beaucoup Mlle Daubrun, et si je puis faire qu'on revienne à elle, je le ferai certainement. Je vais écrire de suite. Agréez l'expression de mes sentiments distingués. Cette lettre est anotée par Baudelaire, qui écrit en bas : Remarquez la faute de français : de suite, pour tout de suite.

Albert Feuillerat note que la correspondance entre Baudelaire et Mme Sabatier s'est interrompue trois ans, entre le 8 mai 1854 et le 18 août 1857, où il écrit : Vous n'avez pas cru un seul instant, n'est-ce pas ? que j'aie pu vous oublier. Que s'est-il donc passé entre ces deux dates ? Pour A. Feuillerat, c'est la conséquence d'une liaison durable entre le poète et l'actrice.

Dans les premiers jours de novembre 1859, Baudelaire écrit à l'écrivain et feuilletonniste Ponson du Terrail (1829-1871) pour lui recommander Marie Daubrun. Il semble que ce soit la dernière fois que l'actrice apparaisse dans les documents du poète. On voit donc qu'il entretint avec Marie des relations qui commencèrent dès 1846 et durèrent quasiment jusqu'à sa mort. L'amour passion exprimé dans l'unique lettre non datée que nous connaissons céda sans doute lentement le pas à une amitié plus sage.

Marie Daubrun, Baudelaire et Théodore de Banville

Dans Le Figaro, supplément littéraire du 19 mai 1928, Jacques Patin cite la fin d'une lettre de Théodore de Banville (1823-1891) datée du 12 novembre 1856 : Une dame de ce pays qui toujours et chaque fois me priait de répondre d'une manière charmante à vos bonjours, commission que j'ai lâchement oubliée, s'afflige à présent de votre silence à son égard ; c'est la nommée : MARIE. Jacques Patin écrit plus loin : Il semble bien que notre Marie ne soit autre que Marie Daubrun, Marie Daubrun avec qui Banville partira pour Nice à la fin de l'année 1859, l'inconstante Marie des Améthystes, celle à qui il dédiera en 1861 le recueil de lettres charmantes intitulé : La Mer de Nice, celle aussi dont il n'a pas soufflé mot dans ses Souvenirs.
Mais si cette supposition est exacte, c'est donc que, dès 1856, Banville avait remplacé Baudelaire dans les faveurs de la belle.

Mais pourquoi remplacé, Monsieur Patin ? Si les deux amis ont été rivaux, pourquoi pas tout simplement : partagé ? Reprocherait-on à une femme ce qu'on pardonne bien volontiers à un homme, et oublierait-on que Baudelaire, (et certainement avec un même amour sincère)  a lui aussi papillonné entre Jeanne Duval, Mme Sabatier, Marie Daubrun, et sans doute bien d'autres créatures rencontrées l'espace d'une nuit, certains soirs où

À travers les lueurs que tourmente le vent
La Prostitution s’allume dans les rues ;

Plus que ces problèmes chronologiques ou moraux, il serait passionnant d'analyser le personnage de Marie Daubrun à travers les poèmes que les deux amis (une petite brouille sera vite oubliée) lui ont consacrés. Des cheveux blonds, de mystérieux yeux verts (ou bleus, ou gris ?), des sourcils et de longs cils noirs, une voix grave, parfois pure comme un cristal féérique, parfois brûlante comme un vent d'Afrique (Banville - Améthystes X), un cou large et rond, des épaules grasses (Le Beau navire), un port altier et des airs d'enfant, Mon enfant, ma soeur, écrit Baudelaire (L'Invitation au voyage), C'est bien fait, ô ma soeur, écrit Banville (Améthyste XII). Et chez les deux poètes, on retrouvera la même même relation ambiguë, balançant entre désir, passion, méfiance et désillusion, comme le note Philippe Andrès à propos de Banville : un curieux mélange de sentiments oscillant entre le désir et le dépit amoureux, comme si la relation entre le poète et l'actrice était fondée sur un rapport sado-masochiste exacerbé. (Théodore de Banville - Parcours littéraire et biographique - L'Harmattan, 1997)

Bienheureuse Marie Daubrun, qui recevait les hommages passionnés (et parfois cruels) de deux grands poètes :

  Baudelaire
  Banville
Tout cela ne vaut pas le poison qui découle
De tes yeux, de tes yeux verts
Lacs où mon âme tremble et se voit à l'envers...
Mes songes viennent en foule
Pour se désaltérer à ces gouffres amers.
(Le Poison)
Oui, lève encor ton sourcil noir !
Oui, puisque tu le veux, j'oublie
Ce vin amer du désespoir,
Ce vin noir dont j'ai bu la lie,
Et tu parfumeras mon âme
De ta myrrhe et de ton cinabre.
(Améthystes IV)
On dirait ton regard d'une vapeur couverte ;
Ton oeil mystérieux (est-il bleu, gris ou vert ?)
Alternativement tendre, rêveur, cruel,
Réfléchis l'indolence et la pâleur du ciel.
(Ciel brouillé)
Avec les sourcils noirs et les grands cils
Dont l'ombre solennelle
Se joue, orgueil de tes regards subtils
Sur ta vague prunelle
(Améthystes III)
Ô femme dangereuse, ô séduisants climats !
Adorerai-je aussi ta neige et vos frimas,
Et saurai-je tirer de l'implacable hiver
Des plaisirs plus aigus que la glace et le fer ?
(Ciel brouillé)
Il me faut bénir ta blonde toison,
Tes beaux yeux armés pour la trahison,
Et ton sein de neige, et le noir poison
Qu'a versé ta main.
(Améthystes XI)
O Beauté, dur fléau des âmes, tu le veux !
Avec tes yeux de feu, brillants comme des fêtes,
Calcine ces lambeaux qu'ont épargnés les bêtes !
(Causerie)
Malgré tes forfaitures,
Les roses de l'été
Ornent de lueurs pures
Ta sereine beauté
A ta haine rebelle.
Il suffit, reste belle !
(Améthystes VII)
Courte tâche ! La tombe attend ; elle est avide !
Ah ! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,
Goûter, en regrettant l'été blanc et torride,
De l'arrière-saison le rayon jaune et doux !
(Chant d'automne)
Mais si je dis : Ce long martyre
M'a brisé, je romps mon lien !
Tu réponds avec un sourire :
Viens à mes pieds ! tu le sais bien,
Ma chère âme, que c'est ton sort
De m'adorer jusqu'à la mort.
(Améthystes II)
Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses,
Ta tête se pavane avec d’étranges grâces ;
D’un air placide et triomphant
Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.
(Le Beau navire)
On voit frémir un rayon embaumé
Sur ton sein d'héroïne,
Et l'on sent bien que ton corps est formé
D'une essence divine.
(Améthystes III)

On pourrait multiplier les exemples. Fallait-il que Marie Daubrun eût quelque chose de magique pour inspirer tant de passion !

Le cycle Marie Daubrun dans les Fleurs du Mal

Baudelaire n'a pas voulu nous simplifier la tâche en indiquant clairement quelle muse avait inspiré chacun de ses poèmes. C'est donc la sagacité du lecteur qui est sollicitée pour découvrir ceux qui font partie du cycle de Jeanne Duval, ceux qui appartiennent au cycle de Marie Daubrun ou ceux qui célèbrent Mme Sabatier. Dans le cycle de Marie Daubrun, certains sont incontestables : L'Irréparable, d'abord intitulé La Belle aux cheveux d'or, Chant d'automne, dédié à M.D., À une madone, (Enfin, pour compléter ton rôle de Marie...), Le Poison, Rêverie, Ciel brouillé, paraissent également appartenir au cycle. Le chat et Le beau navire sont plus incertains. Le tableau que je soumets ici est donc à prendre avec précautions :

Première publication
NUMERO DANS L'ÉDITION DE 1857
NUMÉRO DANS L'ÉDITION DE 1861
NUMÉRO DANS L'ÉDITION DE 1868
Le Poison
La Revue française : 20 avril 1857
45
49
50
Ciel brouillé
46
50
51
Le Chat
47
51
52
Le beau navire
48
52
53
L'invitation au voyage
La Revue des Deux Mondes : 1er juin 1855
49
53
54
L'Irréparable
La Revue des Deux Mondes : 1er juin 1855
50
54
55
Causerie
51
55
56
Chant d'automne
La Revue Contemporaine : 30 novembre 1859
ne figurait pas dans l'édition originale
56
57
À une madone
La Causerie : 22 janvier 1860
ne figurait pas dans l'édition originale
57
58
Chanson d'après-midi (?)*
L'Artiste : 15 octobre 1860
ne figurait pas dans l'édition originale
58
59

À celle qui est trop gaie (?) ** Billet du 2 décembre 1852 à Mme Sabatier39
Fait partie des six pièces condamnées.
Complément aux Fleurs du Mal - IV

L'Amour du mensonge (?) ***
Revue contemporaine :
15 mai 1860
ne figurait pas dans l'édition originale
98
122

* Ce poème, en équilibre à la fin du cycle, reste des plus incertains. Y.-G. Le Dantec, dans les notes qu'il a rédigées pour l'édition de la Pléiade, écrit : Jacques Crépet rapporte l'inspiration de cette pièce à Jeanne Duval, hypothèse qui s'accorde mal avec la place attribuée à cette poésie. Doit-on penser ici encore à Marie Daubrun ou déjà à l'un des héroïnes secondaires dont le sonnet suivant [Sisina, note de PMV] inaugure le cycle ?

** Ce poème apparaît dans le premier billet adressé à Mme Sabatier du 9 décembre 1852. Toutefois, Albert Feuillerat (Baudelaire et la Belle aux cheveux d'or - Yale University Press, 1941) émet des doutes sur sa véritable source d'inspiration, et note que l'évocation de cette femme trop gaie et un peu fantasque s'accordait mal avec l'élégance sévère de la Présidente. Il émet l'hypothèse fort pertinente que ce texte fut d'abord écrit pour Marie Daubrun, et adressé à Mme Sabatier chez qui Baudelaire trouva un substitut à l'actrice. À la lecture et à quelques détails comme le ballet de fleurs (réminiscence du premier rôle de Marie ?) c'est tout à fait crédible :

Les retentissantes couleurs
Dont tu parsèmes tes toilettes
Jettent dans l'esprit des poètes
L'image d'un ballet de fleurs.

Ces robes folles sont l'emblème
De ton esprit bariolé ;
Folle dont je suis affolé,
Je te hais autant que je t'aime !

Il est effectivement difficile d'affubler Mme Sabatier de robes folles, emblèmes de son esprit bariolé !

*** Dans l'édition 1961 des Oeuvres complètes de Baudelaire (Bibliothèque de la Pléiade,  page 1546), Y.-G. Le Dantec note à propos de ce poème : J. Crépet, après avoir cru que cette pièce avait été inspirée par Jeanne, l'a finalement rapportée à Marie Daubrun. À Poulet-Malassis qui possédait une photographie de celle-ci, Baudelaire déclarait en lui envoyant le manuscrit : Vous reconnaîtrez l'héroïne de cette fleur ; d'ailleurs, les deux premières strophes s'appliquent bien à une actrice.

En conclusion : Ami lecteur, juste une petite pensée émue pour Marie Daubrun, la vieille actrice qui, certes, ne laissa pas un souvenir impérissable dans l'histoire du théâtre, mais qui pouvait dire comme la Hélène de Ronsard : Baudelaire et Banville me célébraient, du temps que j'étais belle. Une petite pensée pour celle qui n'est plus qu'un nom dans les livres de français des potaches et qui mourut un jour d'hiver 1901 dans son modeste logement, devant le canal Saint-Martin, à quelques pas de l'Hôtel du Nord. Léonie Bathiat avait trois ans et ne s'appelait pas encore Arletty.

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Clément M

Freelancer et pilote, j'espère atteindre la sagesse en partageant le savoir que j'ai acquis lors de mes voyages au volant de ma berline. Curieux scientifique, ma soif de découverte n'a d'égale que la durée de demie-vie du bismuth 209.

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