Quelle fut la carrière de Maupassant ? Portrait de Guy de Maupassant, 1888

Texte intégral

« Jean d’Espars s’animait :— Fichez-moi la paix avec votre bonheur de taupes, votre bonheur d’imbéciles que satisfait un fagot qui flambe, un verre de vieux vin ou le frôlement d’une femelle. Je vous dis, moi, que la misère humaine me ravage, que je la vois partout, avec des yeux aigus, que je la trouve où vous n’apercevez rien, vous qui marchez dans la rue avec la pensée de la fête de ce soir et de la fête de demain.

Tenez, l’autre jour, avenue de l’Opéra, au milieu du public remuant et joyeux que le soleil de mai grisait, j’ai vu passer soudain un être, un être innommable, une vieille courbée en deux, vêtue de loques qui furent des robes, coiffée d’un chapeau de paille noire, tout dépouillé de ses ornements anciens, rubans et fleurs disparus depuis des temps indéfinis. Et elle allait traînant ses pieds si péniblement que je ressentais au cœur, autant qu’elle-même, plus qu’elle-même, la douleur de tous ses pas. Deux cannes la soutenaient. Elle passait sans voir personne, indifférente à tout, au bruit, aux gens, aux voitures, au soleil ! Où allait-elle ? Vers quel taudis ? Elle portait dans un papier, qui pendait au bout d’une ficelle, quelque chose ? Quoi ? du pain ? oui, sans doute. Personne, aucun voisin n’ayant pu ou voulu faire pour elle cette course, elle avait entrepris, elle, ce voyage horrible, de sa mansarde au boulanger. Deux heures de route, au moins, pour aller et venir. Et quelle route douloureuse ! Quel chemin de la croix plus effroyable que celui du Christ !

Je levai les yeux vers les toits des maisons immenses. Elle allait là-haut ! Quand y serait-elle ? Combien de repos haletants sur les marches, dans le petit escalier noir et tortueux ?

Tout le monde se retournait pour la regarder ! On murmurait : « Pauvre femme », puis on passait ! Sa jupe, son haillon de jupe, traînait sur le trottoir, à peine attachée sur son débris de corps. Et il y avait une pensée là-dedans ! Une pensée ? Non, mais une souffrance épouvantable, incessante, harcelante ! Oh ! la misère des vieux sans pain, des vieux sans espoirs, sans enfants, sans argent, sans rien autre chose que la mort devant eux, y pensez-vous ? Y pensez-vous aux vieux affamés des mansardes ? Pensez-vous aux larmes de ces yeux ternes, qui furent brillants, émus et joyeux, jadis ?

Il s’était tu quelques secondes ; puis, il reprit :

— Toute ma « joie de vivre », pour me servir du mot d’un des plus puissants et des plus profonds romanciers de notre pays, Émile Zola, qui a vu, compris et raconté comme personne la misère des infimes, toute ma joie de vivre a disparu, s’est envolée soudain, il y aura trois ans à l’automne, un jour de chasse, en Normandie.

Il pleuvait, j’allais seul, par la plaine, par les grands labourés de boue grasse qui fondaient et glissaient sous mon pied. De temps en temps une perdrix surprise, blottie contre une motte de terre, s’envolait lourdement sous l’averse. Mon coup de fusil, éteint par la nappe d’eau qui tombait du ciel, claquait à peine comme un coup de fouet, et la bête grise s’abattait avec du sang sur ses plumes.

Je me sentais triste à pleurer, à pleurer comme les nuages qui pleuraient sur le monde et sur moi, trempé de tristesse jusqu’au cœur, accablé de lassitude à ne plus lever mes jambes engluées d’argile ; et j’allais rentrer quand j’aperçus au milieu des champs le cabriolet du médecin qui suivait un chemin de traverse.

Elle passait, la voiture noire et basse couverte de sa capote ronde et traînée par son cheval brun, comme un présage de mort errant dans la campagne par ce jour sinistre. Tout à coup elle s’arrêta ; la tête du médecin apparut, et il cria :

— Eh ! monsieur d’Espars ?

J’allai vers lui. Il me dit : « Avez-vous peur des maladies ? »

— Non.

— Voulez-vous m’aider à soigner une diphtérique ; je suis seul, et il faudrait la tenir pendant que j’enlèverai les fausses membranes de sa gorge.

— Je viens avec vous, lui dis-je. Et je montai dans sa voiture.

Il me raconta ceci :

L’angine, l’affreuse angine qui étrangle les misérables hommes avait pénétré dans la ferme des Martinet, de pauvres gens !

Le père et le fils étaient morts au commencement de la semaine. La mère et la fille s’en allaient aussi maintenant.

Une voisine qui les soignait, se sentant soudain indisposée, avait pris la fuite la veille même, laissant ouverte la porte et les deux malades abandonnées sur leurs grabats de paille, sans rien à boire, seules, seules, râlant, suffoquant, agonisant, seules depuis vingt-quatre heures !

Le médecin venait de nettoyer la gorge de la mère, et l’avait fait boire ; mais l’enfant, affolée par la douleur et par l’angoisse des suffocations, avait enfoncé et caché sa tête dans sa paillasse — sans consentir à se laisser toucher.

Le médecin, accoutumé à ces misères, répétait d’une voix triste et résignée : « Je ne peux pourtant point passer mes journées chez mes malades. Cristi ! celles-là serrent le cœur. Quand on pense qu’elles sont restées vingt-quatre heures sans boire. Le vent chassait la pluie jusqu’à leurs couches. Toutes les poules s’étaient mises à l’abri dans la cheminée. »

Nous arrivions à la ferme. Il attacha son cheval à la branche d’un pommier devant la porte ; et nous entrâmes.

Une odeur forte de maladie et d’humidité, de fièvre et de moisissure, d’hôpital et de cave nous saisit à la gorge. Il faisait froid, un froid de marécage dans cette maison sans feu, sans vie, grise et sinistre. L’horloge était arrêtée ; la pluie tombait par la grande cheminée dont les poules avaient éparpillé la cendre et on entendait dans un coin sombre un bruit de soufflet rauque et rapide. C’était l’enfant qui respirait.

La mère, étendue dans une sorte de grande caisse de bois, le lit des paysans, et cachée par de vieilles couvertures et de vieilles hardes, semblait tranquille. Elle tourna un peu la tête vers nous.

Le médecin lui demanda : « Avez-vous une chandelle ? »

Elle répondit d’une voix basse, accablée : « Dans le buffet. » Il prit la lumière et m’emmena au fond de l’appartement vers la couchette de la petite fille.

Elle haletait, les joues creuses, les yeux luisants, les cheveux mêlés, effrayante. Dans son cou maigre et tendu, des creux profonds se formaient à chaque respiration. Allongée sur le dos, elle serrait de ses deux mains les loques qui la couvraient ; et, dès qu’elle nous vit, elle se tourna sur la face pour se cacher dans la paillasse.

Je la pris par les épaules et le docteur, la forçant à montrer sa gorge, en arracha une grande peau blanchâtre, qui me parut sèche comme du cuir.

Elle respira mieux tout de suite, et but un peu. La mère, soulevée sur un coude, nous regardait. Elle balbutia :

— C’est-il fait ?

— Oui, c’est fait.

— J’allons-t-y rester toute seule ?

Une peur, une peur affreuse, faisait frémir sa voix, peur de cet isolement, de cet abandon, des ténèbres et de la mort qu’elle sentait si proche.

Je répondis : « Non, ma brave femme. J’attendrai que M. Pavillon vous ait envoyé la garde. Et, me tournant vers le docteur :

— Envoyez-lui la mère Mauduit. Je la payerai.

— Parfait. Je vous l’envoie tout de suite.

Il me serra la main, sortit ; et j’entendis son cabriolet qui s’en allait sur la route humide.

Je restais seul avec les deux mourantes.

Mon chien Paf s’était couché devant la cheminée noire, et il me fit songer qu’un peu de feu serait utile à nous tous. Je ressortis donc pour chercher du bois et de la paille ; et bientôt une grande flamme éclaira jusqu’au fond de la pièce le lit de la petite qui recommençait à haleter.

Et je m’assis, tendant mes jambes vers le foyer.

La pluie battait les vitres ; le vent secouait le toit, j’entendais l’haleine courte, dure, sifflante des deux femmes, et le souffle de mon chien qui soupirait de plaisir, roulé devant l’âtre clair.

La vie ! la vie ! qu’était-ce que cela ? Ces deux misérables qui avaient toujours dormi sur la paille, mangé du pain noir, travaillé comme des bêtes, souffert toutes les misères de la terre, allaient mourir ! Qu’avaient-elles fait ? Le père était mort, le fils était mort. Ces gueux pourtant passaient pour de bonnes gens qu’on aimait et qu’on estimait, de simples et honnêtes gens !

Je regardais fumer mes bottes et dormir mon chien, et en moi entrait une joie inconnue, profonde et honteuse en comparant mon sort à celui de ces forçats !

La petite fille se remit à râler, et tout à coup ce souffle rauque me devint intolérable ; il me déchirait comme une lime dont chaque coup mordait mon cœur.

J’allai vers elle :

— Veux-tu boire ? lui dis-je.

Elle remua la tête pour dire oui, et je lui versai dans la bouche un peu d’eau qui ne passa point.

La mère, restée plus calme, s’était retournée pour regarder son enfant ; et voilà que soudain une peur me frôla, une peur sinistre qui me glissa sur la peau comme le contact d’un monstre invisible. Où étais-je ? Je ne le savais plus ! Est-ce que je rêvais ? Quel cauchemar m’avait saisi ?

Était-ce vrai que des choses pareilles arrivaient ? qu’on mourait ainsi ? Et je regardais dans les coins sombres de la chaumière comme si je m’étais attendu à voir, blottie dans un angle obscur, une forme hideuse, innommable, effrayante, Celle qui guette la vie des hommes et les tue, les ronge, les écrase, les étrangle ; qui aime le sang rouge, les yeux allumés par la fièvre, les rides et les flétrissures, les cheveux blancs et les décompositions.

Le feu s’éteignait. J’y rejetai du bois et je m’y chauffai le dos, tant j’avais froid dans les reins.

Au moins j’espérais mourir dans une bonne chambre, moi, avec des médecins autour de mon lit, et des remèdes sur les tables !

Et ces femmes étaient restées seules vingt-quatre heures dans cette cabane sans feu ! n’ayant à boire que de l’eau, et râlant sur de la paille !…

J’entendis soudain le trot d’un cheval et le roulement d’une voiture ; et la garde entra, tranquille, contente d’avoir trouvé de la besogne, sans étonnement devant cette misère.

Je lui laissai quelque argent et je me sauvai avec mon chien ; je me sauvai comme un malfaiteur, courant sous la pluie, croyant entendre toujours le sifflement des deux gorges, courant vers ma maison chaude où m’attendaient mes domestiques en préparant un bon dîner. »

Guy de Maupassant, Gil Blas, 8 juin 1886

Contexte de publication

Misère humaine est une nouvelle initialement publiée dans Gil Blas du

À quoi ressemble un exemplaire de Gil Blas ? Couverture d'un Gil Blas, support de publication pour la nouvelle La misère humaine

Au moment de la publication de ce texte, Maupassant a déjà à son actif la production de deux romans : Une vie (1883) et Bel-Ami (1884). Il écrit régulièrement dans Gil Blas en tant que nouvelliste ; de sorte qu'en 1886, déjà 10 recueils de nouvelles sont parus sous sa plume :

  • La Maison Tellier (1881)
  • Mademoiselle Fifi (1882)
  • Contes de la bécasse (1883)
  • Clair de lune (1883)
  • Le Lit 29 (1884)
  • Miss Harriet (1884)
  • Les Sœurs Rondoli (1884)
  • Yvette (1884)
  • Contes du jour et de la nuit (1885)
  • Toine (1885)

Pistes d'analyse

Dans quel environnement prend place l'intrigue de Misère Humaine ? Tableau de Jean-Baptiste Oudry, La Chasse

Une fausse narration à la troisième personne

On peut d'abord faire remarquer que, si la narration commence à la troisième personne (« Jean d'Epars s'animait »), on bascule bien vite dans une narration à la troisième personne. Il n'y a ainsi que deux phrases qui font intervenir un narrateur extérieur ; tout le reste du récit est récit lui-même, puisqu'on lit les paroles de ce fameux Jean d'Epars.

Par ce procédé, Maupassant veut faire du lecteur le destinataire du discours. Il nous place comme interlocuteur principal et s'adresse directement à nous. En effet, nous n'avons aucun indice sur les autres présences censées se trouver là, si ce n'est ces pronoms de la deuxième personne du pluriel (« vos », « vous », etc.) qui donnent l'impression d'une adresse directe à celui qui lit.

Maupassant se veut donc être celui qui révèle la réalité voilée. On commence par un impératif : « Fichez-moi la paix. » pour basculer dans le récit d'un souvenir personnel, puis d'un deuxième, qui doivent expliquer la position radicale de Jean d'Epars quant à ce qu'il pense être le faux bonheur du riche, une hypocrisie aveuglée (comme le désigne l'expression « bonheur de taupes »).

Le récit raconté : dévoilement de la misère humaine

Comment représente-t-on la misère humaine ? Tableau de Gauguin : Misères humaines

On trouve dans ce récit un thème cher à Maupassant, par un procédé qui lui est habituel (raconter une histoire par une narration au deuxième degré) : l'éternelle misère de l'Homme. Jean d'Epars est celui qui dévoile la vérité aux yeux de tous, avec, dès le premier paragraphe, un champ lexical élargi de la vue :

  • « taupes »
  • « vois »
  • « yeux »
  • « apercevez »
  • « vu »

Jean d'Epars est ainsi celui qui voit tandis que les autres, ceux qui l'écoutent ou le lisent, sont ceux qui s'aveuglent dans le plaisir. C'est le locuteur (i.e. celui qui parle) qui doit rendre la vue à ces personnes aveuglées par leur vie frivole. Maupassant intensifie l'adresse au lecteur par les questions directes qu'il fait poser à son narrateur, avant les premières étoiles :

  • « Une pensée ? »
  • « Y pensez-vous ? »
  • « Pensez-vous aux […] ? »

Car ce dévoilement, cette invitation à « penser », c'est vers la misère humaine révélée qu'elle doit se faire. Le narrateur s'attache ainsi à décrire la vraie situations des pauvres, la « misère des infirmes ». Tout de suite, d'ailleurs, le souvenir prend place dans un lieu désolant, qui confère à Jean d'Epars « l'envie de pleurer », comme « les nuages qui pleuraient » sur lui.

Et voilà que le narrateur - et, en même temps, le lecteur - se retrouve dans la ferme des Martinet, qui visent à incarner la misère humaine utilisée comme titre pour la nouvelle. À la différence du médecin ou des pompiers - qui arriveront plus tard - qui sont « accoutumé à ces misères », Jean d'Epars, représentant de sa classe sociale bienheureuse, est d'emblée submergé par tous ses sens par la misère :

  • la vue, par toute la description visuelle qu'en fait le narrateur (l'horloge, la position de la mère, etc.)
  • l'odorat : « Une odeur forte [...] nous saisit à la gorge. »
  • l'ouïe : « On entendait un bruit de soufflet rauque et rapide. »
  • la sensation : « Il faisait froid. »

La suite de la nouvelle, après la deuxième coupure, est faite d'une insoutenabilité, qui amènera fatalement le narrateur à la fuite. L'extérieur, d'abord, fait lui-même preuve de violence :

  • « La pluie battait les vitres »
  • « Le vent secouait le toit »
  • « haleine courte »

Le vocabulaire utilisé évoque la précarité de la vie, son caractère fragile et vulnérable, engagée inéluctablement vers la mort. Cela se traduit par les exclamations du narrateur et les interrogations (donc le doute, l'ignorance) :

  • « La vie ! La vie ! Qu'était-ce que cela ? »
  • « Qu'avaient-elles fait ? »

Le narrateur qui se trouve dans cette situation inédite de la découverte est pris par un sentiment d'insoutenabilité : « intolérable », « déchirait », « mordait mon coeur », « une peur me frôla », « monstre invisible ». Fatalement donc, Jean d'Épars doute, puisqu'il assiste là à une manifestation de la vie qu'il n'avait jamais pensée comme possible :

« Où étais-je ? Je ne le savais plus ! Est-ce que je rêvais ? Quel cauchemar m’avait saisi ?

Était-ce vrai que des choses pareilles arrivaient ? qu’on mourait ainsi ? Et je regardais dans les coins sombres de la chaumière comme si je m’étais attendu à voir, blottie dans un angle obscur, une forme hideuse, innommable, effrayante, Celle qui guette la vie des hommes et les tue, les ronge, les écrase, les étrangle ; qui aime le sang rouge, les yeux allumés par la fièvre, les rides et les flétrissures, les cheveux blancs et les décompositions. »

Une conclusion ambiguë

Jean d'Épars, malgré toute la diatribe emplie de lucidité qui précède, finit pourtant par fuir cette vision d'horreur qui est la vérité de notre condition. Il se réfugie lui-même vers sa « maison chaude où [l]'attendait [ses] domestiques en préparant un bon dîner. ». Il se sait pourtant « malfaiteur », qui se « sauve » par lâcheté.

Maupassant représente allégoriquement le chemin choisi par ces personnes au bonheur confortable, qui peuvent vivre seulement parce qu'ils oublient - ou, pire, ignorent - la condition misérable des autres. Il vaut bien mieux se réfugier dans la chaleur de la maison, plutôt que de supporter au quotidien cette vision répugnante et humide de la pauvreté.

Le revirement de son personnage s'inscrit dans la veine réaliste chère à Maupassant : alors qu'il paraît faire de son narrateur Jean d'Epars, dès le début, un accusateur, le lecteur découvre que lui-même est fautif dans sa fuite, et n'a pour lui que la lucidité vis-à-vis de son mensonge. C'est que l'auteur se refuse à juger les événements racontés, à valoriser moralement ou socialement les personnages de son histoire. Ce qui lui importe avant tout est d'exposer de manière vraie, sur l'authenticité, concept sur lequel l'auteur insiste souvent.

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