Cet extrait est issu des Mémoires d'Outre-tombe qui ont été rédigées entre 1806 et 1846. C'est en 1817 que Chateaubriand a écrit ce texte au château de Montboissier, c'est d'ailleurs dans ce troisième chapitre qu'il y évoque les deux années de délire qu'il a passé à Combourg. De seize à dix-huit ans, l'auteur a vécu parmi ses parents et sa sœur Lucile, d'ailleurs nous noterons les personnalités singulières de ces individus. Avec une sœur certes intelligente mais déséquilibrée, une mère mélancolique et un sévère père ne laissant transpercer aucun sentiment d'amour, Chateaubriand tente de se suicider et se retrouve obliger d'entrer rapidement dans la vie active selon le désir de sa famille. Les soirées d'automne et d'hiver décrivent aisément les conditions familiales et le mode de vie de cet écrivain.

Le lecteur se retrouve confronté à deux axes de lecture différentes, en effet la famille et l'ambiance pour le moins étrange, voire lugubre, constituent un couple de thèmes captivant. Dès la première phrase le lecteur est plongé dans une atmosphère inquiétante, étrange, fantastique, principalement provoquée par la perception enfantine de la scène que Chateaubriand a essayé de recréer tout au long du texte.

C'est ainsi que du point de vue de la narration découle un impressionnant jeu d'ombre et de lumière, causé par la présence exclusive de deux sources lumineuses. Le feu de cheminée et la bougie ne permettent pas l'éclairage total de la salle qui par conséquent se retrouve en partie dans l'ombre. Le texte est ainsi rempli de contrastes, étant donné que le champ lexical de la lumière (bougie, feu, lumière) s'oppose à celui de l'obscurité (ténèbres, obscurité). Chateaubriand immerge ainsi le lecteur dans un environnement favorable à la peur, peut-être à l'angoisse et au fantastique.

Malgré le rôle pratique de la cheminée et de la bougie, il est possible d'interpréter ce passage symboliquement. En effet, elles incarnent la chaleur affective, il n'est donc point étonnant d'y retrouver le protagoniste, sa sœur et sa mère. La froideur de cette vaste salle peu illuminée représente le personnage paternel qui semble ignorer la notion d'affection. Nous sommes donc en présence d'un double contraste.

Le narrateur insiste grâce à de nombreux détails et de façon obsédante sur la déambulation du père. L'auteur décrit minutieusement ses mouvements : « il s'éloignait du foyer », « il revenait vers la lumière et émergeait », « il se rapprochait de nous » et « il entrait ...puis revenait... et s'avançait ». On peut voir que le foyer où se trouve les enfants constitue le point fixe autour duquel s'ordonnent les allées et venues du père, interrompues régulièrement sans raison apparente : « mon père s'arrêtait, il avait suspendu ses pas ». En fait les deux enfants observent la promenade de leur père dans la crainte que celui-ci ne se rapproche d'eux et ne leur adresse la parole.

Il ne faut en aucun cas négliger le rôle des sonorités au sein de cet extrait. Au décor déjà lugubre vient s'ajouter un silence inquiétant sur lequel résonnent les moindres bruits amplifiés par l'écho du château : « on l'entendait seulement encore marcher …» et « nous entendions les portes se refermer sur lui… ». Cette scène peut être qualifiée de quasi-mécanique : La famille quitte la table, la mère s'installe sur le lit, les domestiques retirent le couvert, le tout marqué par un silence vaguement rompu par un soupir maternel. Nous ne retrouvons qu'une seule tentative visant à établir une communication, mais celle-ci est rapidement anéantie par le père. En effet, après avoir échangé quelques mots à voix basse, le père s'approche de Lucile et de son frère et il leur dit : « De quoi parliez-vous ? ». Terrorisés par ces mots, les deux enfants se taisent brisant ainsi tout dialogue possible.

Le deuxième axe de lecture souligne les relations familiales que les membres entretiennent les uns envers les autres. Les pronoms donnent déjà une indication concernant les liens entre les différents membres de la famille. Le narrateur n'utilise que deux fois le pronom possessif « mon » pour désigner le père. Les pronoms personnels « lui » et « il » l'emportent dans le reste du texte, mettant ainsi en évidence la distance et la froideur entre Chateaubriand et son père.

Lorsqu'il parle de soi et de sa sœur il utilise le pronom personnel « nous », exprimant bien la proximité entre les deux enfants unis dans la même crainte du père. Finalement on peut ajouter la mère à ce groupe d'adolescents, en effet ils semblent tous craindre le père. À ceci s'ajoute aussi le fait que la mère se situe aussi près de la cheminée.

La description des vêtements que porte le comte de Chateaubriand (« vêtu d'une robe de ratine blanche et coiffé d'un grand bonnet blanc ») paraît à première vue très ordinaire. Pourtant le narrateur donne une notion d'étrangeté à cette description :
Il ajoute à la première désignation « robe de ratine blanche » une correction « ou plutôt un espèce de manteau que je n'ai vu qu'à lui ». Cette notion « une espèce » rend plus vague la forme générale du vêtement et la restriction « que je n'ai vu qu'à lui » renforce la singularité et l'étrangeté de cet accoutrement.

De la même manière, le narrateur se corrige à la première désignation du bonnet. Il y ajoute « qui se tenait tout droit » ce qui confère au bonnet une notion de bizarrerie. En se référant en plus aux détails physiques du père (« sa figure longue et pâle »), on obtient une description fantastique, voire spectrale du père.

Le contraste entre une description physique assez complète du père, l'absence de détails sur sa personnalité et l'association du père avec la mécanique d'une horloge (« le même ressort, qui avait soulevé le marteau de l'horloge, semblait avoir suspendu ses pas ») contribuent également à déshumaniser le père et à renforcer son caractère de spectre.

Comme si un sort maléfique avait été lancé, les personnages sont pétrifiés par la présence du père. La notion de temps joue d'ailleurs aussi une importance capitale, les rituels s'enchaînent à la minute près : après la promenade, un autre rituel, celui du coucher (« Dix heures sonnaient à l'horloge du château : mon père s'arrêtait ; le même ressort, qui avait soulevé le marteau de l'horloge, semblait avoir suspendu ses pas »)

Hormis les nombreux procédés stylistiques, cet extrait autobiographique décrit parfaitement l'état psychologique mais aussi les liens que l'auteur entretient avec sa famille. Présent du début jusqu'à la fin, il tente de relater les faits tels qu'il les a ressentis étant enfant. Alternant descriptions, actions et sentiments, il réussit à donner du suspens à son récit, sans pour autant plonger le lecteur dans de la fiction totale. Se pose dès lors la question suivante : De quelle ombre infernale, de quel passé sinistre ce spectre sort-il ? N'y aurai-t-il pas ici une idée cachée ?

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Agathe

Professeur de langues dans le secondaire, je partage avec vous mes cours de linguistique !