Synthèse rédigée

L’histoire a montré qu’une société riait davantage quand elle devait faire face à une crise sociale ou politique que lorsqu’elle connaissait une ère d’euphorie. Par réaction, sans doute, à la morosité ambiante, notre société fait le succès des films comiques, et des humoristes en tout genre. Pourtant, le rire n’est pas anodin. Il s’érige souvent contre un système qu’il dénonce ou avoue une forme d’impuissance des hommes. Dans quelle mesure peut-on alors dire que le rire  constitue une menace ? Après avoir déterminé la nature du rire, nous étudierons ses objets avant d’appréhender ses principales fonctions.

Tâcher de déterminer la nature du comique n’est pas évident dans la mesure où celui-ci varie en fonction de paramètres précis.

Pour appréhender le comique, il convient donc de le situer dans une époque. Plus encore, il semble que ce soit lui qui marque l’époque. Telle est en tout cas l’idée soulevée par Claude Imbert dans l’article du Point en mars 2009, intitulé : ‘le temps de la dérision’ et consacré au rire. Cette idée d’un rire marqueur d’une époque se retrouve dans l’affiche du film de Charlie Chaplin, Le Dictateur sorti en 1940 dans lequel le réalisateur interprète un homme politique sous les traits duquel on ne peut que reconnaître le dirigeant du IIIème Reich : Adolf Hitler. Ce comique mimétique n’est accessible qu’à condition de connaître les circonstances historiques. Mais il faut noter que ce comique de circonstance continue de faire rire.

L’humour est aussi le fruit d’un lieu. D’aucuns pensent en effet qu’il est des lieux dans lesquels le comique ne peut s’exercer : c’est le cas des détracteurs que Molière évoque dans la Préface du Tartuffe. Furieux d’être raillés dans sa pièce, les faux dévots s’insurgent contre un comique qui naît sur les planches d’un théâtre. Imbert évoque quant à lui la radio et la télévision comme des lieux contemporains dans lesquels s’exerce le comique de nos jours. Or ces lieux, par définition démocratiques, influent sur la nature du comique ; pire encore, il semble qu’ils soient préjudiciables à la qualité du comique. Pourtant, si Le Dictateur est sorti au cinéma, c’est par l’entremise de la télévision qu’il a pu être accessible au plus grand nombre, livrant par là tout son potentiel comique.

La nature du comique est également conditionnée par le public lui-même. Le cinéma et la télévision, nous l’avons vu, garantissent aux films un public assez large et, partant, assurent la diffusion des idées véhiculées par ledit film. Vont voir les pièces de Molière des amateurs de comédie mais aussi le Roi et la Reine qui sont friands de ce type de théâtre. Ce public est par avance conquis parce qu’il n’est pas visé directement par la critique sous-jacente de la pièce. Selon Imbert, en revanche, le public du comique est de plus en plus stéréotypé et il arrive même que les rires soient artificiels, préenregistrés. Mais il est aussi de bon ton de venir rire de soi. Les « victimes » de l’humour ne refusent plus d’assister à leur propre baptême comique.

La nature du rire réside dans des circonstances : de temps, de lieu, de spectateurs. En fonction de ces paramètres, le rire verra son succès assuré, son efficacité restreinte voire son existence menacée. Mais le rire s’érige aussi contre des hommes. Quels sont les principaux objets du rire ?

Les objets du rire conditionnent énormément son efficacité

Quelles sont les cibles du rire ?  Plus les personnages moqués sont importants, plus le rire a de chances d’emporter l’adhésion du plus grand nombre, mais plus le risque est grand également de se heurter à la censure. La caricature de Hitler dans Le Dictateur est à cet égard éloquente. Le personnage historique en 1940 n’est encore critiqué que pour ses manières, son ton, ses obsessions. La critique prendra d’autant plus de poids quand l’Histoire aura connu les exactions dont il est l’auteur. Dans Tartuffe, Molière critique les faux dévots et se défend, dans la Préface de la pièce,  de faire l’amalgame avec les hommes de religion. Si tous se sont sentis visés, c’est par analogie. En revanche, le comique de Molière repose, comme il l’affirme, sur la caricature des traits de caractère.  Tel est l’objet habituel du comique de  ses pièces. Imbert généralise le propos en suggérant que le comique touche tout ce qui est relatif au pouvoir, ce que confirment, à leur manière, les deux documents cités précédemment.  L’auteur ajoute toutefois que les sentiments peuvent également être l’objet du rire comme le seront des sujets plus graves comme la maladie ou la mort. Bergson en revanche dans son essai consacré aux significations du comique intitulé Le rire (1899) estime que le rire ne frappe pas toujours juste. L’auteur souligne l’arbitraire du rire qui souvent prend pour objet des innocents et les frappe sous couvert de viser à une amélioration intérieure des individus. Tout semble bon pour faire rire, y compris le mépris de l’autre.

Alors face à ces attaques parfois virulentes, il est légitime de se demander comment réagissent les victimes du rire. L’image du Dictateur ne dit rien de la réaction du Führer face à la projection du film. Mais Bergson estime que l’objet du rire souffre d’être victime et ressent une impression pénible d’être la risée de quelques-uns. Cette commisération n’est pas présente dans les textes d’Imbert ou de Molière. Ces deux auteurs estiment au contraire que les victimes tirent souvent partie des moqueries dont elles font l’objet : soit qu’elles en tirent une forme de notoriété qui, finalement les sert –et il est vrai que si Hitler apparaît comme un personnage excessif et obsessionnel, farcesque, il n’est pas vu comme un monstre- , soit qu’elles rient elles-mêmes et souvent en direct à leur représentation comique, montrant ainsi qu’elles dépassent ce genre de considérations voire qu’elles sont capables d’autodérision, i.e d’intelligence et de sagesse.  Molière constate en effet que si sa pièce Tartuffe a été persécutée par les personnes visées sous de faux prétextes, habituellement, les victimes supposées de son comique s’efforcent de rire du caractère qu’elles incarnent dans la pièce.

En général, donc, il est de bon ton – et dans l’intérêt de tous- de rire de soi, malgré l’effort que cela suppose. Mais que recherchent finalement les humoristes en se moquant ainsi ?

Les fonctions du comique sont multiples

Elles naissent essentiellement des intentions des rieurs. Chaplin et Molière ont ceci de commun qu’ils estiment que le rire ne procède pas de mauvaises intentions. Le Dictateur  tourne en ridicule une source de crainte afin d’opérer une mise  à distance. Molière affirme même de son côté que ses intentions sont innocentes et qu’il ne s’abandonne pas à des offenses gratuites. Imbert et Bergson partagent en revanche des considérations plus pessimistes. Dans Le Rire, le philosophe estime que la bienveillance est rarement à l’origine du rire, pas plus que ne l’est l’équité. En revanche, il procède bien plus volontiers de la méchanceté. Imbert ajoute même qu’aujourd’hui domine un rire d’exclusion.

C’est dans cette brèche que se glisse la satire. Comme le souligne le journaliste du Point, la satire se mêle d’agressivité. Molière y trouve une forme de comique plus puissante que le morale, plus efficace en matière de dénonciation. Parce que les hommes craignent le ridicule, la satire fonctionne bien. Dans le film de Chaplin, la satire repose en effet sur une ridiculisation mimétique qui permet à la fois une reconnaissance sans difficulté du personnage moqué mais aussi une critique fonctionnelle de ses agissements ou de ses traits de caractère.

Finalement, les buts recherchés par les humoristes ne sont pas si différents les uns des autres. Si Chaplin ridiculise ainsi Hitler, ce n’est que pour mieux le combattre dans les esprits des spectateurs. Selon Bergson, le rire relève même de la correction ; ce que partage Molière : corriger les mœurs, tel est selon la dramaturge le but de la comédie. Mais le philosophe va plus loin : le rire est fait pour humilier. Si le terme est dur, la réalité est selon lui utile. Imbert quant à lui estime que le rire contemporain est un véritable instrument de démolition. Les buts recherchés ne sont donc pas distincts fondamentalement en nature mais plutôt en degrés.

Si le rire paraît circonstancié, il semble quand même possible de déterminer les grandes lignes de sa dynamique. Porté sur ou contre un type social, le rire constitue une première menace en ce qu’il vise quelqu’un à travers sa personne, ses travers, sa fonction. Etre l’objet du rire n’est d’ailleurs pas toujours facile à assumer. Plus encore, si les intentions du rieur ne sont pas toujours cruelles, elles sont rarement bienveillantes et au mieux, elles ont pour but de corriger au pire de railler. Si le rire peut donc apparaître comme une menace, il n’en reste pas moins une menace nécessaire en ce que, très souvent, il offre un moyen de résistance.

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Agathe

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