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Un chercheur en poésie : Henri Meschonnic

Par Mathieu le 01/04/2007 Ressources > Français > Autres Niveaux > Tout Niveau FR > Commentaire : Pour une Poétique du Rythme

Qui est Henri Meschonnic ? Qu’est-ce qu’il a fait ?

Meschonnic, Henri (1932- ), linguiste, poète et traducteur français qui, dans toute son œuvre, s’interroge sur le signe, ses pouvoirs et son lien à l’histoire. Né en France, issu d’une famille juive émigrée en Russie, il est professeur de linguistique à l’Université Paris VIII. Etant spécialiste en trois domaines différents, il souligne l’indissociabilité des trois activités et il étudie divers discours du point de vue de la poétique (« étude des modes de significations spécifiques du texte littéraire »). On constate que ses travaux sont peu relayés étant donné qu’ils s’intéressent à un vaste champ où chaque chose est foncièrement différente. Ainsi il n’est pas étonnant de voir que ses domaines d’investigation touchent à la linguistique, la sémiologie, la lexicologie, l’anthropologie, la philosophie, l’histoire de l’art, l’histoire, l’éthique et la poétique. Les concepts fondamentaux de sa théorie sont : le sujet et l’historicité, le discours et la poétique, la prosodie, la signifiance, le rythme et finalement, l’oralité et la traduction, où tous les éléments se présupposent mutuellement, bref : tout est lié ! Afin de cerner ces concepts, il nous faut définir certaines notions de base qui serviront à la compréhension de l’analyse.

I. Quelques notions clés

a) Saussure, le fonctionnement, le système :

·          Le sens consiste à envisager la signification à partir du signe isolé, dans une relation biunivoque qui va du signifiant (le mot) au signifié (l’idée) et inversement. Qu’est-ce que va veut dire ? Le mot « chien » fait référence à l’animal (signifiant > signifié).

·          La valeur résulte d’une conception différentielle des éléments linguistiques dans leur interrelation au sein d’un système. Qu’est-ce que ça veut dire ? Le terme « mouton » peut renvoyer à deux idées différentes : le plat ou l’animal ! Ce sont par exemple les autres mots dans la phrase qui détermineront le bon choix. L’anglais n’a pas ce problème vu que sheep et mutton renvoient à une seule réalité possible.

·          Le système est formé d’un ensemble de valeurs où la valeur de chacun des éléments résulte de son interrelation avec les autres.

·          Lorsqu’on parle de système on remplace la conception de nomenclature (ensemble des mots qui constituent les entrées d’un dictionnaire / catalogue, répertoire ou liste détaillés dans lesquels sont définis et classés des éléments ayant trait à un sujet donné, et auxquels on peut se référer) et cela revient à remplacer l’origine par le fonctionnement. Qu’est-ce qu’on entend par fonctionnement ? Le langage est toujours en train de se faire, dans chaque prise de parole. Il est historique c’est-à-dire sans autre origine attribuable que son invention continuelle dans l’acte de parler. L’étude du fonctionnement du discours suppose le postulat de l’arbitraire du signe, c’est-à-dire de la relation non motivée, en langue entre un signifiant et un signifié. Il est clair que Baum et arbre renvoient à une même réalité, mais ce sont deux termes différents. Bref, cela signifie qu’on n’a pas accès à l’origine de la langue mais qu’elle est un produit hérité des générations précédentes.

b) Benveniste et le sujet du discours :

« Avant toute chose, le langage signifie [quelque chose], tel est son caractère primordial, qui transcende et explique toutes les fonctions qu’il assure dans le milieu humain. Quelles sont les fonctions qu’il assure ? […] Pour les résumer d’un mot, je dirais que, bien avant de servir à communiquer, le langage sert à vivre. [Sans] langage, il n’y aurait ni possibilité de société, ni possibilité d’humanité, c’est bien parce que le propre du langage est d’abord de signifier. » (Benveniste Problèmes de linguistique générale II p.217)

·          Dans un article intitulé « Sémiologie de la langue », le linguiste appelle cette propriété de signifier, la signifiance, notion qui est fondamentale pour Meschonnic. Benveniste distingue deux types de signifiance, la signifiance des signes, encore appelé sémiotique et la signifiance de l’énonciation qui est synonyme de sémantique. Le plan sémiotique est celui du signe saussurien, de l’unité pourvu de sens, il est « le sens refermé sur lui-même et contenu en quelque sorte en lui-même. » Le plan sémantique, « c’est le sens résultant de l’enchaînement (de l’appropriation à la circonstance et de l’adaptation) des différents signes entre eux ». La signifiance, avec sa dimension « sémantique » suppose la prise en compte du sujet du discours et de la situation de parole. En d’autres termes, Benveniste fait du langage la condition de la subjectivité (« la capacité du locuteur à se poser comme sujet »). L’existence d’un « je » suppose celle d’un « tu » et donc l’implication de la socialité. Meschonnic, à partir des notions de Benveniste, met en avant une poétique qui verra le « sens du sujet » dans l’ensemble du texte et non seulement dans les marques explicites de l’énonciation (temps verbaux, déictiques…) Ainsi il verra dans le rythme une configuration subjective du sens dans le discours.

C) Les formalistes russes et la spécificité littéraire :

La pensée du rythme comme « système du sujet » doit également beaucoup aux travaux formalistes russes.

·          Ils tentent de comprendre la littérarité (« Litteraturnost », le mot est de Jakobson) en abordant le texte par son matériau propre, le langage. Ils se sont aussi intéressés au signifiant phonique, au mètre, au rythme, bref à tout ce qu’on range sous la rubrique « forme », mais de façon innovante. Ils refusaient l’opposition entre la forme et le sens !

D) La théorie critique de l’École de Frankfort :

Les formalistes russes ont laissé le soin à Meschonnic de lier la théorisation générale de la littérature (théorie) avec l’étude critique d’œuvres précises (critique). Pour le linguiste et poète il y a un rapport de nécessité entre les deux termes, c’est-à-dire entre la réflexion générale (théorie) et la description particulière (critique). Il est important que l’activité théorique se fasse critique, critique de sa propre démarche, critique des épistémologies, critique de la société ! Le temps du simple modèle abstrait est révolu. Cette vision est empruntée à l’Ecole de Frankfort dont Horkheimer est une figure emblématique. Le texte « Théorie traditionnelle et théorie critique » fait figure de manifeste (écrit publié exposant et détaillant un sujet ou une doctrine) de la Kritische Theorie. Celle-ci rejette les formes existantes de la théorie « traditionnelle ». Le problème est que cette dernière se croit à l’abri ou au-dessus de l’organisation sociale, elle est perçue comme un absolu, comme si elle était fondée sur une essence propre la connaissance ou d’une autre façon en dehors de l’histoire. Horkheimer croit que seule une « théorie critique de la société telle qu’elle est, inspirée et dominée par le souci d’établir un ordre conforme à la raison », peut permettre à l’homme de se connaître. Bref, il faut relier le pouvoir explicatif des nouvelles lois scientifiques à leur contexte sociologique ! Il est très utile d’analyser le rapport entre la production et les forces productrices, il faut adopter une logique dialectique (utilisant une méthode de recherche de la vérité par dépassement de thèses opposées). Celle-ci croit à une « double pénétration » des données dont nous informent nos sens, celles du « caractère historique de l’objet perçu » et du « caractère historique de l’organe qui perçoit ». Il s’agit tout simplement d’inclure le sujet dans la réflexion, et non plus de dualiser le sujet et la société, le sujet et l’objet. Le but est de les dialectiser (rechercher la vérité en dépassant les thèses antithétiques). Cela dit la dialectique visée par l’Ecole de Francfort se distancie de celle de Hegel qui postule une « relève » (Aufhebung) capable de surmonter la contradiction. Cette dernière réconcilie le particulier et l’universel, le sujet et l’objet ce qui signifie que tout est identique et cela ne permet donc pas de préserver le non-identique, comme le désire Horkheimer et Meschonnic. La dialectique, pour la théorie critique, doit toujours garder une conscience de la non-identité. Notons finalement que Meschonnic ne suit pas entièrement Horkheimer, car il fait de son entreprise une « critique de la Théorie critique ». La poétique part « de la théorie du langage », « du rythme, du sujet » et vise une « dialectique de l’individuation » (fait d’exister en tant qu’individu) au lieu d’une « révolution de classe sociale ».

Après avoir balayé les concepts basiques nécessaires à la compréhension de l’œuvre meschonnicienne, nous analyserons l’importance du rythme tout en se basant sur les notions clefs comme, le discours, la poétique, l’historicité, le sujet, la prosodie, la signifiance, le rythme et la traduction. Ne perdons pas de vue que ces éléments sont nécessaires les uns pour les autres.

II. Les concepts d’une poétique du rythme et l’historicité du sujet

Meschonnic retient la nécessité de prendre en compte le matériau du langage pour ne pas tomber dans le dualisme de la forme et du sens, et ne pas réduire le discours à des contenus. Il ne subordonne plus la poétique aux sciences du langage, au contraire il croit qu’elle peut jouer un rôle critique face à ces dernières. Cela es dû au statut qu’il accorde au poème, vu comme révélateur de certains fonctionnements langagiers, dans la relation qui s’y (dans le poème) établit entre le sujet et le social. Qu’est-ce que cela veut dire ? La poétique visera donc tout simplement la description des modes de signification de textes particuliers, notamment à travers la question du rythme.

A) Discours et poétique

·          Poétique et poésie.
Meschonnic définie la littérarité comme « la spécificité de l’œuvre comme texte, ce qui le définit comme espace littéraire orienté, c’est-à-dire une configuration d’éléments réglée par les lois d’un système ». Le terme littérarité est très rare, par contre les notions clefs de Saussure (système, valeur etc.) sont très présentes. « La valeur […] joue le rôle d’un élément du système de l’œuvre, dans la mesure où l’œuvre se constitue par des différences. Ces différences peuvent porter sur des phonèmes, des mots, des personnages, des objets, des lieux etc. Il n’y a pas de valeur à l’état pure mais seulement à l’intérieur d’un système » (cf. exemple du mouton). Le système est quelque chose qui « se révèle au lecteur-auditeur comme une incessante structuration », il se transforme de manière dynamique. Il est en perpétuelle évolution, grâce à des tensions, des contradictions qui ne peuvent se résoudre. L’une des hypothèses centrales de la théorie est, que ce système relève du domaine de l’inscription du sujet dans son discours et qu’ainsi tout le texte se fait déictique : « Pour la poétique, si le discours est une pratique du sujet dans une histoire, le poème est pris comme l’inscription du sujet avec sa situation et son histoire dans le langage, alors que les autres pratiques du discours se réalisent comme l’inscription du langage dans l’histoire et sa situation ». C’est le degré d’inscription du sujet qui caractérise l’œuvre par rapport à d’autres formes du discours.

·          Le continu de la pratique à la théorie
Selon Meschonnic, « la poétique est critique parce que le poème est critique », ce qui veut dire qu’il y a un continu entre poésie et poétique, entre pratique et théorie. Cela se fait très bien ressentir dans les liens qui unissent ses divers travaux : la poésie, la traduction et la poétique. Ce n’est pas pour rien qu’il affirme « qu’on ne sait pas lire un poème [(théorie)], si on ne sait pas ce que c’est qu’écrire un poème [(pratique)] ».

·          La poétique comme anthropologie historique du langage
Meschonnic vise à travers une théorie du rythme, une poétique qui soit une « anthropologie historique du langage ». Nous avons vu précédemment qu’il réclame un continu entre la pratique et la théorie, et bien s’ajoute désormais « une implication réciproque entre langage, histoire et littérature ». Ceci s’inscrit contre deux visions du langage et du littéraire qui semblent en apparence être contraires, mais qui sont en réalité l’avers et l’envers l’une de l’autre. La première vision consiste à supposer « l’autonomie » (l’auto-finalité) des discours littéraires : « Le texte ne peut plus avoir en lui-même sa propre fin ». La seconde vision vise à en faire un simple « produit du social ». Il ne s’agit donc pas simplement de faire appel à l’éthique, au politique et à l’histoire pour comprendre la poétique, mais à la poétique pour penser l’éthique et la poétique : « Le postulat fondamental de travail, pour la poétique, est que sans la poétique […] l’étique est seule, car c’est par le langage qu’un sujet advient comme sujet [(c’est à travers le langage que chacun d’entre nous se constitue comme individu et comme sujet), et si l’éthique se retrouve seule alors la politique n’est plus rien d’autre que de la violence.] Le paradoxe majeur de la poétique, c’est qu’il y a la nécessité d’une interaction entre le poétique, l’éthique et la politique ». Meschonnic parle d’ailleurs d’une implication réciproque. Concevant le signifiant, en particulier le signifiant rythmique, comme lieu d’inscription du sujet, toute la poétique de Meschonnic se fait contre une théorie du signe comme instrument, qui maintient l’ordre des choses en réduisant le langage à la communication d’où la nécessité d’une implication réciproque.

·          Une poétique des modes de signification
« La critique du rythme ne consiste pas à commenter un vers ou un poème, dont elle épuiserait l’effet ou la valeur, dont elle dirait le sens, si lui-même ne l’a pas dit. Elle cherche comment ils signifient, et la situation de ce comment ». Les deux mots clefs sont donc le « comment » et la « situation ». Quelles sont les manières de signifier d’un texte ? Situer c’est prendre en compte la « transmission » de l’œuvre et la position du poéticien (≠ Réduire le tout à une seule interprétation possible). Mais situer, c’est aussi tenir compte de la totalité d’une œuvre, et non seulement d’extraits ou d’échantillons. Lorsque Meschonnic analyse un poème particulier il le considère donc en regard du recueil qui le contient. Ce sont les modes de signification du discours, et non son « sens », que vise la poétique. Il désire « montrer que l’œuvre […] transforme la grammaire et la rhétorique, donnant un effet de sens à des formes qui ne l’ont que dans cet espace sémantique particulier [(= système)] ». Il s’agit de regarder ce qu’en fait le texte, ce texte-là et non pas un autre !

B) Historicité et sujet
Les notions d’historicité et de sujet sont inséparables dans la théorie de Meschonnic dans la mesure où elles visent, l’une et l’autre, à poursuivre, à travers la poétique, la réflexion de Benveniste sur « la nécessaire corrélation du langage, de la société, et de l’individu ». Le langage est processus d’individualisation, il construit la subjectivité (c’est à travers le langage que chacun d’entre nous se constitue comme individu et comme sujet). Meschonnic va même plus loin encore ! Il postule l’existence d’un sujet spécifique au poème, construit dans et par la signifiance. Ce sujet est donc pris dans une historicité.

·          Critique du signe
Voir dans le langage un « signe » ou un « ensemble de signes », c’est en premier lieu le penser comme un substitut d’autre chose, quelque chose qui n’est pas là : « Le schéma du signe est le schéma même du sacré […] Le sacré n’est pas un objet, mais tout comme le signe, un « mode idéel de relation » (=qui se rapporte à l’idée ou qui n’existe que dans l’idée) à un objet ». Ce concept renvoie à Saussure (cf. signifiant, signifié, signe). Naturellement cela induit aussi la notion d’arbitraire c’est-à-dire la désolation que cet « instrument de communication » ne soit pas plus près de la « nature », qu’il soit un simple « vide » renvoyant à un « plein » toujours éloigné. De telles conceptions reproduisent « l’antagonisme de culture entre nature et culture », d’un côté nous retrouvons donc la prose et le langage courant, caractérisés par la convention (l’arbitraire) et de l’autre côté la poésie, déterminée par l’anti-arbitraire et l’opacité. En fait c’est l’opposition entre « la fête et le quotidien » : « Il y aurait le langage quotidien, pauvre, avili, pratiquement sans imaginaire, sans onirisme, et puis ce qui est chargé de nous sauver de cette grisaille insupportable, invivable et c’est la poésie. »

·          Historicité et Historicisme
La notion générale dit d’abord que tout discours, théorique, littéraire etc. est nécessairement limité par une époque et un lieu, ce qui suppose, dans la théorie, qu’il n’y a pas un seul discours de vérité, et dans la poésie qu’il n’y a pas d’essence stable : « Toute pensée est de circonstance, comme la poésie ». C’est pourquoi la poétique comprend le poème et le poète dans leur situation, puisque le discours s’effectue dans une situation d’énonciation. En outre notons la présence du sujet, car l’historicité est davantage appliquée aux pratiques d’écriture. Outre les notions citées de l’historicité générale : « situation des discours dans un lieu et une époque, on en trouve une autre : « l’historicité est une variable de l’écriture de l’histoire ». Parce que l’écriture de l’histoire est variable, notre rapport aux œuvres change (dû aux oublis, redécouvertes, changements dans la manière de lire…). La conséquence est que « ce n’est pas pour ce qu’elles ont été en leur temps, qu’on lit les œuvres. Ni comme elles ont été. Ce serait confondre historicisme et historicité ». Qu’est-ce que l’historicisme ? C’est la réduction de l’œuvre au rang social et historique de la personne / de l’écrivain. On y perd le sujet du discours et le sujet lecteur : « l’historicisme est l’oubli que rien, du langage et de l’histoire, n’est décrit sans observateur, et que l’observation est un rapport, qui modifie ce qu’on observe ».

·          Le sujet du poème
Le sujet est pour Meschonnic fondamental dans la pratique littéraire. La pensée d’un « sujet du poème » est la « démocratie du poème ». Afin de remplir ce contrat, ce sujet ne doit pas être un individu isolé qui s’oppose à la société (ermite), ni quelqu’un d’entièrement déterminé par celle-ci. De toute façon cette notion est bien vague ! Meschonnic renvoie ici à Benveniste (cf. le sujet de l’énonciation) et prétend tout comme Proust, que le sujet de l’écriture n’est pas l’individu. Ils prennent parti contre Sainte-Beuve qui prône une conception biographique, déterministe réduisant le moi de l’écrivain à son moi social (Avait-il des amis ? Trompait-il sa femme etc.). Mais attention, le sujet meschonnicien du poème, n’est pas vraiment celui de l’énonciation benvenistienne. Meschonnic refuse à la fois la séparation sujet-société, mais aussi leur fusion (= sujet marxiste). Il parle d’un sujet « qui échappe (autant que le sujet non-sujet de la psychanalyse), au sujet conscient et volontaire, mais autrement ». Initialement il associait souvent le sujet du discours et la psychanalyse, mais désormais il distingue bien deux cas : « Aucun des concepts de la psychanalyse ne permet de comprendre le mode de signifier et le mode d’activité de la chose littéraire spécifiquement, et n’est conçu pour cela ». Il y a cela dit un point commun entre le sujet psychanalytique et le sujet poétique. Ils sont en partie liés avec le concept de « signifiant », sauf que pour le premier il n’est qu’un « codage des crises » et que pour le second, il est le « lieu de constitution, lieu par le quel le sujet advient soi ».

III. Prosodie, Signifiance et Rythme

·          La signifiance
Plusieurs théoriciens de la littérature emploient le mot signifiance. Michael Riffaterre distingue « sens » et « signifiance » comme produits de deux formes de lecture. La première forme qui renvoie au sens, s’arrête à l’information fournie par le texte, elle est mimétique, référentielle. La deuxième, rétroactive, faisant référence à la signifiance, se fait en « tout sens », en renvois internes, elle voit dans le texte une « unité à la fois formelle et sémantique ». La signifiance vise donc une sortie du signe (signifiant-signifié-référent) vers une pensée de la signification en procès c’est-à-dire qui est en train de se produire, mais qui est liée à la structuration du texte ! La forme du texte peut donc aussi être porteuse d’une signification. À travers les signifiants employés et selon leur position dans un texte, il en résulte une nouvelle signification, la signifiance. C’est par le biais du rythme et de la prosodie que Meschonnic décrit la plupart du temps le concept de signifiance.

·          Motivation, arbitraire et convention
Le rapport qui unit le son, le sens et le monde est un problème majeur des théories du langage. L’histoire nous présente deux points de vues opposés. La conception d’Hermogène souligne l’absence de lien entre le mot et la chose. Tout est en fait le produit d’une convention (=arbitraire), tandis que Cratyle défend un rapport fondé en nature entre le langage et le monde. Il est un partisan de la motivation. Nul doute que depuis Saussure, la plupart des scientifiques se rangent du côté d’Hermogène, donc de l’arbitraire. Meschonnic en fait de même, bien qu’il tente parfois de relier ces deux concepts. Refuser l’arbitraire, impliquerait que le langage, dès l’origine, aurait été fondé par imitation de la nature. Par contre accepter l’arbitraire suppose, qu’on ne pense pas en terme d’origine, mais de fonctionnement, en considérant la motivation comme l’un des fonctionnements possibles de la langue. En effet, cette motivation diverge non seulement d’une culture à une autre, mais aussi d’un discours à un autre, car c’est le discours qui la fonde. Elle est un ensemble de rapports entre les mots crées par le signifiant. Exemple : Le glas est le tintement glapissant d’une cloche qu’on sonne pour un ecclésiastique qui vient de mourir. Le son de cloche n’est en fait notable que grâce au discours entier. Une autre phrase où il ne serait pas question d’une « cloche » ne nous évoquerait pas la même chose.

·          La notion de prosodie
Elle est définie comme « organisation consonnantique-vocalique du langage ». Elle apparaît avec le rythme, comme un élément clef de la signifiance. Meschonnic part de nouveau d’une notion courante pour la redéfinir par la suite. Anciennement, la prosodie désignait, dans la versification de textes latins ou grecs, les questions de quantité, c-a-d les systèmes de durée des voyelles, d’oppositions entre brèves et longues. Morier donne la définition suivante : « ensemble de traits relatifs à l’énoncé, en dehors du sémantisme » tout en énumérant les facteurs suivants : « l’intensité, la fréquence ou la hauteur mélodique, et les aspects sonores ou articulatoires qui sont des variations extra-phonologiques stylistiques, comme l’articulation nasale du bougonnement ». La prosodie relève donc de la phonétique. Etymologiquement la prosodie était comprise comme « le chant qui s’ajoute aux paroles », il serait plus correcte de dire : le chant qui accompagne les syllabes. Elle n’est pas accessoire du tout en littérature, car elle contribue à la signification. En outre vue le développement que Meschonnic fait concernant le sujet du poème, il n’est pas étonnant que le poète écrit que la prosodie est « l’inscription du sujet dans le langage, culturellement et individuellement ». Il admet une corrélation entre l’audition, l’articulation, l’écriture et la lecture. En effet, « la perception s’accompagne d’un discours intérieur et les images évoquées dans notre conscience obéissent aux réalisations articulatoires ». La prosodie a donc un effet direct sur le lecteur mais aussi sur l’écrivain. Elle porte une signification !

·          Le rythme
La poétique entière de Meschonnic repose sur une pensée renouvelée du rythme. Il ne faut plus considérer ce dernier dans le cadre d’une opposition entre prose et poésie, c’est ne plus le confiner au vers, et surtout, au mètre ! Le défi est de concevoir « un rythme sans mesure ». Sur base de ses recherches, il propose une notion axée sur le mouvement signifiant du discours, permettant d’inclure la transformation, le multiple, l’historique, tandis que la conception métrique traditionnelle qui ne sépare pas la métrique du rythme, privilégie le schéma formel, l’origine et l’ordre. La métrique semble donc être la bête noire du poète-linguiste et traducteur ! Il veut rompre avec la théorie traditionnelle qui définie le rythme « comme le retour, à intervalle plus ou moins égaux, d’un élément constant qui sert de repère ». Mais le rythme peut aussi être l’opposé de la répétition, de la mesure, de la cadence. En effet, la langue allemande par exemple essaye d’éviter ce retour à intervalles plus ou moins égaux, afin de ne pas sombrer dans la monotonie. Le dictionnaire de Morier définie le rythme de deux façons : « 1. Au sens général du terme : retour, à intervalles sensiblement égaux, d’un repère constant. 2. Au sens étroit du terme : par opposition à mètre, le rythme tente de rompre une habitude ». Il faut sortir de ce dualisme, car « le rythme est non métrique en soi. Il peut être métrique ou antimétrique, selon l’histoire et la situation des écritures […] Ce sont des rencontres culturelles, donc aussi des traditions ».

·          Le rythme comme configuration du discours
« Il est symbolique, ici, que Benveniste, par sa critique de l’étymologie du mot rythme, ait rendu possible une relation nouvelle entre le sens et le sujet qu’il élaborait ailleurs en système d’énonciation », tels furent les propos de Meschonnic qui pousse / vise à continuer Benveniste. Ce dernier a remis en cause l’étymologie que donnent les dictionnaire du mot rythme : rhuthmos > rhein ce qui signifie couler (= mouvement plus ou moins régulier des flots). Il conteste par conséquent l’interprétation qu’on a faite de cette signification initiale et non pas sa pertinence. Nulle part, dans les textes anciens, rhuthmos ne sert à qualifier la mer. Le linguiste établit que cela signifiait presque toujours « forme distinctive, arrangement caractéristique des parties dans un tout » ou encore « figure proportionnée, disposition ». Meschonnic voit une continuité entre l’alliance rhuthmos-métron. Il propose une « notion héraclitéenne » du rythme, basée sur le mouvement, le fluement, l’imprédictible et retient les définitions de Benveniste. Le sens n’est plus dans les mots, lexicalement. « À partir de Benveniste, le rythme peut ne plus être une sous-catégorie de la forme. C’est une organisation (disposition, configuration) d’un ensemble. Si le rythme est dans le langage, dans un discours, il est une organisation du discours. Et comme le discours n’est pas séparable de son sens, le rythme est inséparable du sens de ce discours. Le rythme est une organisation du sens dans le discours. […] Et le sens étant activité du sujet de l’énonciation, le rythme est l’organisation du sujet comme discours dans et par son discours. ». En outre Meschonnic définit le rythme dans le langage « comme l’organisation des marques par lesquelles les signifiants, produisent une sémantique spécifique, distincte du sens lexical, et [qu’il] appelle la signifiance, c’est-à-dire les valeurs propres à un discours et à un seul ! Ces marques peuvent se situer à tous les niveaux du langage : accentuelles, prosodiques, lexicales, syntaxiques ». L’organisation des marques (accents, prosodie etc.) par le biais des signifiants crée donc une signification différente du sens lexical ! Il y a donc un second niveau qui produit du sens !

Conclusion

On voit bien que Meschonnic pousse ses recherches très loin, afin de saisir la notion de poétique, de rythme et de poésie. Grâce aux travaux de ses collègues et à ses ajouts, il réussit à montrer que tout dans un texte à un sens précis. Il nous rappelle constamment qu’il ne faut pas identifier le « je » du texte au « je » social de l’auteur et qu’il ne faut pas se fixer sur un seul point de vue. Une bonne poétique se situe par conséquent entre deux extrêmes. L’homme a toujours tendance à classer les éléments afin de se faciliter la tâche. Mais en agissant ainsi nous négligeons sans le vouloir certains aspects du texte qui pourraient nous indiquer la littérarité, la poétique du texte.

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